CHINE (DE LA)

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CHINE (DE LA)
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Nous avons assez remarqu√© ailleurs combien il est t√©m√©raire et maladroit de disputer √† une nation telle que la chinoise ses titres authentiques. Nous n'avons aucune maison en Europe dont l'antiquit√© soit aussi bien prouv√©e que celle de l'empire de la Chine. Figurons-nous un savant maronite du Mont-Athos, qui contesterait la noblesse des Morosini, des Tiepolo, et des autres anciennes maisons de Venise, des princes d'Allemagne, des Montmorenci, des Ch√Ętillon, des Talleyrand de France, sous pr√©texte qu'il n'en est parl√© ni dans saint Thomas, ni dans saint Bonaventure. Ce maronite passerait-il pour un homme de bon sens ou de bonne foi ?
¬†¬†¬†¬†Je ne sais quels lettr√©s de nos climats se sont effray√©s de l'antiquit√© de la nation chinoise. Mais ce n'est point ici une affaire de scolastique. Laissez tous les lettr√©s chinois, tous les mandarins, tous les empereurs reconna√ģtre Fo-hi pour un des premiers qui donn√®rent des lois √† la Chine, environ deux mille cinq ou six cents ans avant notre √®re vulgaire. Convenez qu'il faut qu'il y ait des peuples avant qu'il y ait des rois. Convenez qu'il faut un temps prodigieux avant qu'un peuple nombreux, ayant invent√© les arts n√©cessaires, se soit r√©uni pour se choisir un ma√ģtre. Si vous n'en convenez pas, il ne nous importe. Nous croirons toujours sans vous que deux et deux font quatre.
¬†¬†¬†¬†Dans une province d'Occident, nomm√©e autrefois la Celtique, on a pouss√© le go√Ľt de la singularit√© et du paradoxe jusqu'√† dire que les Chinois n'√©taient qu'une colonie d'√Čgypte, ou bien, si l'on veut, de Ph√©nicie. On a cru prouver, comme on prouve tant d'autres choses, qu'un roi d'√Čgypte appel√© M√©n√®s par les Grecs, √©tait le roi de la Chine Yu, et qu'Ato√®s √©tait Ki, en changeant seulement quelques lettres; et voici de plus comme on a raisonn√©.
¬†¬†¬†¬†Les √Čgyptiens allumaient des flambeaux quelquefois pendant la nuit; les Chinois allument des lanternes: donc les Chinois sont √©videmment une colonie d'√Čgypte. Le j√©suite Parennin, qui avait d√©j√† v√©cu vingt-cinq ans √† la Chine, et qui poss√©dait √©galement la langue et les sciences des Chinois, a r√©fut√© toutes ces imaginations avec autant de politesse que de m√©pris. Tous les missionnaires, tous les Chinois √† qui l'on conta qu'au bout de l'Occident on faisait la r√©forme de l'empire de la Chine, ne firent qu'en rire. Le P. Parennin r√©pondit un peu plus s√©rieusement. Vos √Čgyptiens, disait-il, pass√®rent apparemment par l'Inde pour aller peupler la Chine. L'Inde alors √©tait-elle peupl√©e ou non ? si elle l'√©tait, aurait-elle laiss√© passer une arm√©e √©trang√®re ? si elle ne l'√©tait pas, les √Čgyptiens ne seraient-ils pas rest√©s dans l'Inde ? au-raient-ils p√©n√©tr√© par des d√©serts et des montagnes impraticables jusqu'√† la Chine, pour y aller fonder des colonies, tandis qu'ils pouvaient si ais√©ment en √©tablir sur les rivages fertiles de l'Inde et du Gange ?
¬†¬†¬†¬†Les compilateurs d'une histoire universelle, imprim√©e en Angleterre, ont voulu aussi d√©pouiller les Chinois de leur antiquit√©, parce que les j√©suites √©taient les premiers qui avaient bien fait conna√ģtre la Chine. C'est l√† sans doute une bonne raison pour dire √† toute une nation: Vous en avez menti.
    Il y a, ce me semble, une réflexion bien importante à faire sur les témoignages que Confutzée, nommé parmi nous Confucius, rend à l'antiquité de sa nation; c'est que Confutzée n'avait nul intérêt de mentir; il ne faisait point le prophète; il ne se disait point inspiré; il n'enseignait point une religion nouvelle; il ne recourait point aux prestiges; il ne flatte point l'empereur sous lequel il vivait, il n'en parle seulement pas. C'est enfin le seul des instituteurs du monde qui ne se soit point fait suivre par des femmes.
    J'ai connu un philosophe qui n'avait que le portrait de Confucius dans son arrière-cabinet; il mit au bas ces quatre vers:
    De la seule raison salutaire interprète,
    Sans éblouir le monde, éclairant les esprits,
    Il ne parla qu'en sage, et jamais en prophète
    Cependant on le crut, et même en son pays.
¬†¬†¬†¬†J'ai lu ses livres avec attention; j'en ai fait des extraits; je n'y ai trouv√© que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. Il vivait six cents ans avant notre √®re vulgaire. Ses ouvrages furent comment√©s par les plus savants hommes de la nation. S'il avait menti, s'il avait fait une fausse chronologie, s'il avait parl√© d'empereurs qui n'eussent point exist√©, ne se serait-il trouv√© personne dans une nation savante qui e√Ľt r√©form√© la chronologie de Confutz√©e ? Un seul Chinois a voulu le contredire, et il a √©t√© universellement bafou√©.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas ici la peine d'opposer le monument de la grande muraille de la Chine aux monuments des autres nations, qui n'en ont jamais approch√©; ni de redire que les pyramides d'√Čgypte ne sont que des masses inutiles et pu√©riles en comparaison de ce grand ouvrage; ni de parler de trente-deux √©clipses calcul√©es dans l'ancienne chronique de la Chine, dont vingt-huit ont √©t√© v√©rifi√©es par les math√©maticiens d'Europe; ni de faire voir combien le respect des Chinois pour leurs anc√™tres assure l'existence de ces m√™mes anc√™tres; ni de r√©p√©ter au long combien ce m√™me respect a nui chez eux aux progr√®s de la physique, de la g√©om√©trie, et de l'astronomie.
    On sait assez qu'ils sont encore aujourd'hui ce que nous étions tous il y a environ trois cents ans, des raisonneurs très ignorants. Le plus savant Chinois ressemble à un de nos savants du quinzième siècle qui possédait son Aristote. Mais on peut être un fort mauvais physicien et un excellent moraliste. Aussi c'est dans la morale et dans l'économie politique, dans l'agriculture, dans les arts nécessaires, que les Chinois se sont perfectionnés. Nous leur avons enseigné tout le reste; mais dans cette partie nous devions être leurs disciples.
DE L'EXPULSION DES MISSIONNAIRES DE LA CHINE.
    Humainement parlant, et indépendamment des services que les jésuites pouvaient rendre à la religion chrétienne, n'étaient-ils pas bien malheureux d'être venus de si loin porter la discorde et le trouble dans le plus vaste royaume et le mieux policé de la terre ? Et n'était-ce pas abuser horriblement de l'indulgence et de la bonté des peuples orientaux, surtout après les torrents de sang versés à leur occasion au Japon ? scène affreuse dont cet empire n'a cru pouvoir prévenir les suites qu'en fermant ses ports à tous les étrangers.
¬†¬†¬†¬†Les j√©suites avaient obtenu de l'empereur de la Chine Kang-hi la permission d'enseigner le catholicisme; ils s'en servirent pour faire croire √† la petite portion du peuple dirig√© par eux, qu'on ne pouvait servir d'autre ma√ģtre que celui qui tenait la place de Dieu sur la terre, et qui r√©sidait en Italie sur le bord d'une petite rivi√®re nomm√©e le Tibre; que toute autre opinion religieuse, tout autre culte, √©tait abominable aux yeux de Dieu, et qu'il punirait √©ternellement quiconque ne croirait pas aux j√©suites; que l'empereur Kang-hi, leur bienfaiteur, qui ne pouvait pas prononcer christ, parce que les Chinois n'ont point la lettre R, serait damn√© √† tout jamais; que l'empereur Yong-tching, son fils, le serait sans mis√©ricorde; que tous les anc√™tres des Chinois et des Tartares l'√©taient; que leurs descendants le seraient, ainsi que tout le reste de la terre; et que les r√©v√©rends p√®res j√©suites avaient une compassion vraiment paternelle de la damnation de tant d'√Ęmes.
    Ils vinrent à bout de persuader trois princes du sang tartare. Cependant l'empereur Kang-hi mourut à la fin de 1722. Il laissa l'empire à son quatrième fils Yong-tching, qui a été si célèbre dans le monde entier par la justice et par la sagesse de son gouvernement, par l'amour de ses sujets, et par l'expulsion des jésuites.
    Ils commencèrent par baptiser les trois princes et plusieurs personnes de leur maison: ces néophytes eurent le malheur de désobéir à l'empereur en quelques points qui ne regardaient que le service militaire. Pendant ce temps-là même l'indignation de tout l'empire éclata contre les missionnaires; tous les gouverneurs des provinces, tous les colaos, présentèrent contre eux des mémoires. Les accusations furent portées si loin, qu'on mit aux fers les trois princes disciples des jésuites.
¬†¬†¬†¬†Il est √©vident que ce n'√©tait pas pour avoir √©t√© baptis√©s qu'on les traita si durement, puisque les j√©suites eux-m√™mes avouent dans leurs lettres que pour eux ils n'essuy√®rent aucune violence, et que m√™me ils furent admis √† une audience de l'empereur, qui les honora de quelques pr√©sents. Il est donc prouv√© que l'empereur Yong-tching n'√©tait nullement pers√©cuteur; et si les princes furent renferm√©s dans une prison vers la Tartarie, tandis qu'on traitait si bien leurs convertisseurs, c'est une preuve indubitable qu'ils √©taient prisonniers d'√Čtat, et non pas martyrs.
¬†¬†¬†¬†L'empereur c√©da bient√īt apr√®s aux cris de la Chine enti√®re; on demandait le renvoi des j√©suites, comme depuis en France et dans d'autres pays on a demand√© leur abolition. Tous les tribunaux de la Chine voulaient qu'on les f√ģt partir sur-le-champ pour Macao, qui est regard√© comme une place s√©par√©e de l'empire, et dont on a laiss√© toujours la possession aux Portugais avec garnison chinoise.
¬†¬†¬†¬†Yong-tching eut la bont√© de consulter les tribunaux et les gouverneurs, pour savoir s'il y aurait quelque danger √† faire conduire tous les j√©suites dans la province de Kanton. En attendant la r√©ponse il fit venir trois j√©suites en sa pr√©sence, et leur dit ces propres paroles que le P. Parennin rapporte avec beaucoup de bonne foi: " Vos Europ√©ens dans la province de Fo-Kien voulaient an√©antir nos lois , et troublaient nos peuples; les tribunaux me les ont d√©f√©r√©s; j'ai d√Ľ pourvoir √† ces d√©sordres; il y va de l'int√©r√™t de l'empire.... Que diriez-vous, si j'envoyais dans votre pays une troupe de bonzes et de lamas pr√™cher leur loi ? comment les recevriez-vous ?... Si vous avez su tromper mon p√®re, n'esp√©rez pas me tromper de m√™me... Vous voulez que les Chinois se fassent chr√©tiens, votre loi le demande, je le sais bien; mais alors que deviendrions-nous ? les sujets de vos rois. Les chr√©tiens ne croient que vous; dans un temps de trouble ils n'√©couteraient d'autre voix que la v√ītre. Je sais bien qu'actuellement il n'y a rien √† craindre; mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du d√©sordre.
¬†¬†¬†¬†La Chine au nord touche le royaume des Russes, qui n'est pas m√©prisable; elle a au sud les Europ√©ens et leurs royaumes, qui sont encore plus consid√©rables; et √† l'ouest les princes de Tartarie, qui nous font la guerre depuis huit ans.... Laurent Lange, compagnon du prince Ismaelof, ambassadeur du czar, demandait qu'on accord√Ęt aux Russes la permission d'avoir dans toutes les provinces une factorerie; on ne le leur permit qu'√† P√©kin et sur les limites de Kalkas. Je vous permets de demeurer de m√™me ici et √† Kanton, tant que vous ne donnerez aucun sujet de plainte; et si vous en donnez, je ne vous laisserai ni ici ni √† Kanton. "
    On abattit leurs maisons et leurs églises dans toutes les autres provinces. Enfin les plaintes contre eux redoublèrent. Ce qu'on leur reprochait le plus, c'était d'affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant point les honneurs dus aux ancêtres; d'assembler indécemment les jeunes gens et les filles dans les lieux écartés qu'ils appelaient églises; de faire agenouiller les filles entre leurs jambes, et de leur parler bas en cette posture. Rien ne paraissait plus monstrueux à la délicatesse chinoise. L'empereur Yong-tching daigna même en avertir les jésuites; après quoi il renvoya la plupart des missionnaires à Macao, mais avec des politesses et des attentions dont les seuls Chinois peut-être sont capables.
    Il retint à Pékin quelques jésuites mathématiciens, entre autres ce même Parennin dont nous avons déjà parlé, et qui, possédant parfaitement le chinois et le tartare, avait souvent servi d'interprète. Plusieurs jésuites se cachèrent dans des provinces éloignées, d'autres dans Kanton même; et on ferma les yeux.
    Enfin l'empereur Yong-tching étant mort, son fils et son successeur Kien-Long acheva de contenter la nation, en faisant partir pour Macao tous les missionnaires déguisés qu'on put trouver dans l'empire. Un édit solennel leur en interdit à jamais l'entrée. S'il en vient quelques uns, on les prie civilement d'aller exercer leurs talents ailleurs. Point de traitement dur, point de persécution. On m'a assuré qu'en 1760, un jésuite de Rome étant allé à Kanton, et ayant été déféré par un facteur des Hollandais, le colao, gouverneur de Kanton, le renvoya avec un présent d'une pièce de soie, des provisions, et de l'argent.
DU PR√ČTENDU ATH√ČISME DE LA CHINE.
¬†¬†¬†¬†On a examin√© plusieurs fois cette accusation d'ath√©isme, intent√©e par nos th√©ologaux d'Occident contre le gouvernement chinois √† l'autre bout du monde; c'est assur√©ment le dernier exc√®s de nos folies et de nos contradictions p√©dantesques. Tant√īt on pr√©tendait dans une de nos facult√©s que les tribunaux ou parlements de la Chine √©taient idol√Ętres, tant√īt qu'ils ne reconnaissaient point de Divinit√©; et ces raisonneurs poussaient quelquefois leur fureur de raisonner jusqu'√† soutenir que les Chinois √©taient √† la fois ath√©es et idol√Ętres.
    Au mois d'octobre 1700, la Sorbonne déclara hérétiques toutes les propositions qui soutenaient que l'empereur et les colaos croyaient en Dieu. On faisait de gros livres dans lesquels on démontrait, selon la façon théologique de démontrer, que les Chinois n'adoraient que le ciel matériel.
    " Nil praeter nubes et coeli numen adorant.
    Mais s'ils adoraient ce ciel matériel, c'était donc là leur dieu. Ils ressemblaient aux Perses qu'on dit avoir adoré le soleil; ils ressemblaient aux anciens Arabes qui adoraient les étoiles; ils n'étaient donc ni fabricateurs d'idoles, ni athées. Mais un docteur n'y regarde pas de si près, quand il s'agit dans son tripot de déclarer une proposition hérétique et malsonnante.
    Ces pauvres gens qui faisaient tant de fracas en 1700 sur le ciel matériel des Chinois, ne savaient pas qu'en 1689 les Chinois ayant fait la paix avec les Russes à Niptchou, qui est la limite des deux empires, ils érigèrent la même année, le 8 septembre, un monument de marbre sur lequel on grava en langue chinoise et en latin ces paroles mémorables:
¬†¬†¬†¬†" Si quelqu'un a jamais la pens√©e de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses, qui conna√ģt les coeurs, de punir ces perfides, etc.. "
    Il suffisait de savoir un peu de l'histoire moderne pour mettre fin à ces disputes ridicules; mais les gens qui croient que le devoir de l'homme consiste à commenter saint Thomas et Scot, ne s'abaissent pas à s'informer de ce qui se passe entre les plus grands empires de la terre.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Nous allons chercher √† la Chine de la terre, comme si nous n'en avions point; des √©toffes, comme si nous manquions d'√©toffes; une petite herbe pour infuser dans de l'eau, comme si nous n'avions point de simples dans nos climats. En r√©compense, nous voulons convertir les Chinois: c'est un z√®le tr√®s louable; mais il ne faut pas leur contester leur antiquit√©, et leur dire qu'ils sont des idol√Ętres. Trouverait-on bon, en v√©rit√©, qu'un capucin, ayant √©t√© bien re√ßu dans un ch√Ęteau des Montmorenci, voul√Ľt leur persuader qu'ils sont nouveaux nobles, comme les secr√©taires du roi, et les accuser d'√™tre idol√Ętres, parce qu'il aurait trouv√© dans ce ch√Ęteau deux ou trois statues de conn√©tables, pour lesquelles on aurait un profond respect ?
    Le célèbre Wolf , professeur de mathématiques dans l'université de Hall, prononça un jour un très bon discours à la louange de la philosophie chinoise; il loua cette ancienne espèce d'hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles, et par le raisonnement; il loua, dis-je, les Chinois d'adorer un Dieu suprême, et d'aimer la vertu; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux colaos, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu'on rend aux bonzes est d'une espèce différente.
    Il faut savoir que ce Wolf attirait à Hall un millier d'écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de théologie nommé Lange, qui n'attirait personne; cet homme, au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l'accuser de ne pas croire en Dieu.
¬†¬†¬†¬†Quelques √©crivains d'Europe, qui n'avaient jamais √©t√© √† la Chine, avaient pr√©tendu que le gouvernement de P√©kin √©tait ath√©e. Wolf avait lou√© les philosophes de P√©kin, donc Wolf √©tait ath√©e; l'envie et la haine ne font jamais de meilleurs syllogismes. Cet argument de Lange, soutenu d'une cabale et d'un protecteur, fut trouv√© concluant par le roi du pays, qui envoya un dilemme en forme au math√©maticien; ce dilemme lui donnait le choix de sortir de Hall dans vingt-quatre heures, ou d'√™tre pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir; sa retraite √īta au roi deux ou trois cent mille √©cus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume par l'affluence de ses disciples.
    Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu'il ne faut pas toujours écouter la calomnie, et sacrifier un grand homme à la fureur d'un sot. Revenons à la Chine.
    De quoi nous avisons-nous, nous autres au bout de l'Occident, de disputer avec acharnement et avec des torrents d'injures, pour savoir s'il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fo-hi, empereur de la Chine, et si ce Fo-hi vivait trois mille, ou deux mille neuf cents ans, avant notre ère vulgaire ? Je voudrais bien que deux Irlandais s'avisassent de se quereller à Dublin, pour savoir quel fut au douzième siècle le possesseur des terres que j'occupe aujourd'hui; n'est-il pas évident qu'ils devraient s'en rapporter à moi qui ai les archives entre mes mains ? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine; il faut s'en rapporter aux tribunaux du pays.
    Disputez tant qu'il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fo-hi, votre belle dispute n'aboutira qu'à prouver que la Chine était très peuplée alors, et que les lois y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des lois et des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité ? Songez combien de temps il faut pour qu'un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu'on l'emploie à l'agriculture, pour qu'on invente la navette et tous les autres arts.
    Ceux qui font les enfants à coups de plume ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, deux cent quatre-vingt-cinq ans après le déluge, cent fois plus d'habitants qu'on n'ose lui en supposer à présent. Les Cumberland et les Whiston ont fait des calculs aussi comiques; ces bonnes gens n'avaient qu'à consulter les registres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient appris combien peu le genre humain se multiplie, et qu'il diminue très souvent, au lieu d'augmenter.
¬†¬†¬†¬†Laissons donc, nous qui sommes d'hier, nous descendants des Celtes, qui venons de d√©fricher les for√™ts de nos contr√©es sauvages; laissons les Chinois et les Indiens jouir en paix de leur beau climat et de leur antiquit√©. Cessons surtout d'appeler idol√Ętres l'empereur de la Chine et le soubab de D√©kan. Il ne faut pas √™tre fanatique du m√©rite chinois; la constitution de leur empire est √† la v√©rit√© la meilleure qui soit au monde; la seule qui soit toute fond√©e sur le pouvoir paternel; la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni, quand en sortant de charge il n'a pas eu les acclamations du peuple; la seule qui ait institu√© des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les lois se bornent √† punir le crime; la seule qui ait fait adopter ses lois √† ses vainqueurs, tandis que nous sommes encore sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs et des Goths, qui nous ont dompt√©s. Mais on doit avouer que le petit peuple, gouvern√© par des bonzes, est aussi fripon que le n√ītre; qu'on y vend tout fort cher aux √©trangers, ainsi que chez nous; que dans les sciences, les Chinois sont encore au terme o√Ļ nous √©tions il y a deux cents ans; qu'ils ont comme nous mille pr√©jug√©s ridicules; qu'ils croient aux talismans, √† l'astrologie judiciaire, comme nous y avons cru longtemps.
¬†¬†¬†¬†Avouons encore qu'ils ont √©t√© √©tonn√©s de notre thermom√®tre, de notre mani√®re de mettre des liqueurs √† la glace avec du salp√™tre, et de toutes les exp√©riences de Torricelli et d'Otto de Guericke, tout comme nous le f√Ľmes lorsque nous v√ģmes ces amusements de physique pour la premi√®re fois; ajoutons que leurs m√©decins ne gu√©rissent pas plus les maladies mortelles que les n√ītres, et que la nature toute seule gu√©rit √† la Chine les petites maladies comme ici; mais tout cela n'emp√™che pas que les Chinois, il y a quatre mille ans, lorsque nous ne savions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd'hui.
¬†¬†¬†¬†La religion des lettr√©s, encore une fois, est admirable. Point de superstitions, point de l√©gendes absurdes, point de ces dogmes qui insultent √† la raison et √† la nature, et auxquels des bonzes donnent mille sens diff√©rents, parce qu'ils n'en ont aucun. Le culte le plus simple leur a paru le meilleur depuis plus de quarante si√®cles. Ils sont ce que nous pensons qu'√©taient Seth, √Čnoch, et No√©; ils se contentent d'adorer un Dieu avec tous les sages de la terre, tandis qu'en Europe on se partage entre Thomas et Bonaventure, entre Calvin et Luther, entre Jans√©nius et Molina.
CHR√ČTIENS CATHOLIQUES.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • chine ‚ÄĒ chine; ma¬∑chine¬∑able; ma¬∑chine¬∑less; ma¬∑chine¬∑ly; ma¬∑chine¬∑man; ma¬∑chine; cap¬∑u¬∑chine; ma¬∑ta¬∑chine; zec¬∑chine; ‚Ķ   English syllables

  • Chine ‚ÄĒ Chine, n. [Cf. {Chink}.] A chink or cleft; a narrow and deep ravine; as, Shanklin Chine in the Isle of Wight, a quarter of a mile long and 230 feet deep. [Prov. Eng.] The cottage in a chine. J. Ingelow. [1913 Webster] ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • Chine ‚ÄĒ Chine, n. [OF. eschine, F. [ e]chine, fr. OHG. skina needle, prickle, shin, G. schiene splint, schienbein shin. For the meaning cf. L. spina thorn, prickle, or spine, the backbone. Cf. {Shin}.] 1. The backbone or spine of an animal; the back. And ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • Chine ‚ÄĒ Chine, v. t. [imp. & p. p. {Chined}.] 1. To cut through the backbone of; to cut into chine pieces. [1913 Webster] 2. Too chamfer the ends of a stave and form the chine.. [1913 Webster] ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • Chin√© ‚ÄĒ ¬† [ Éi ne, franz√∂sisch] der, (s)/ s, Kettendruckware f√ľr Oberbekleidung, Dekorationen und B√§nder. Das geflammte Aussehen mit verschwommenen Musterkonturen entsteht dadurch, dass die Webkette vor dem Weben mit farbigen Mustern bedruckt wird und die ‚Ķ   Universal-Lexikon

  • chin√© ‚ÄĒ chin√©, √©e (chi n√©, n√©e) part. pass√©. √Čtoffes chin√©es. Bas chin√©s. SUPPL√ČMENT AU DICTIONNAIRE CHIN√Č. Ajoutez : ‚Äʬ†¬†¬†Contrairement √† ce qui a √©t√© dit en Europe, il est √† peu pr√®s certain que les Chinois sont les inventeurs des soieries dites chin√©es ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©

  • chin√© ‚ÄĒ (Del fr. chin√©). adj. Se dec√≠a de cierta clase de telas rameadas o de varios colores combinados ‚Ķ   Diccionario de la lengua espa√Īola

  • Chin√© ‚ÄĒ (fr., spr. Schineh), jedes auf geflammte Art od. mit flammigen Mustern gewebte Zeug (Chnirtes Zeug, spr. Schinirtes) ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Chin√© ‚ÄĒ (franz., spr. schi , Chinierung, Flammierung), Muster mit verwaschenen Enden auf glatten Geweben, werden erzeugt, indem man die gescherte Kette vor dem Aufb√§umen stellenweise fest und dicht mit Bindfaden umwickelt und so in den Farbkessel bringt ‚Ķ   Meyers Gro√ües Konversations-Lexikon

  • Chin√© ‚ÄĒ Chin√©, Bezeichnung f√ľr mit flammigen Mustern gewebtes Zeug. Daher Chinage, Chinierung, in der Weberei das Verfahren, durch welches bunte Stoffe ein flammiertes Aussehen erhalten. Vgl. Weberei ‚Ķ   Lexikon der gesamten Technik

  • Chin√© ‚ÄĒ (frz., spr. schineh), geflammt; chinieren, in der Weberei die Kettenf√§den so ordnen, da√ü sie auf dem fertigen Stoff flammige Muster bilden ‚Ķ   Kleines Konversations-Lexikon


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