CATON (DE)

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CATON (DE)
    DE CATON, DU SUICIDE
DE CATON, DU SUICIDE ,
Et du livre de l'abbé de Saint-Cyran qui légitime le suicide.
    L'ingénieux La Motte s'est exprimé ainsi sur Caton dans une de ses odes plus philosophiques que poétiques:
¬†¬†¬†¬†Caton, d'une √Ęme plus √©gale,
    Sous l'heureux vainqueur de Pharsale
¬†¬†¬†¬†E√Ľt souffert que Rome pli√Ęt
    Mais, incapable de se rendre,
    Il n'eut pas la force d'attendre
¬†¬†¬†¬†Un pardon qui l'humili√Ęt.
¬†¬†¬†¬†C'est, je crois, parce que l'√Ęme de Caton fut toujours √©gale, et qu'elle conserva jusqu'au dernier moment le m√™me amour pour les lois et pour la patrie, qu'il aima mieux p√©rir avec elle que de ramper sous un tyran; il finit comme il avait v√©cu.
    Incapable de se rendre ! Et à qui ? à l'ennemi de Rome, à celui qui avait volé de force le trésor public pour faire la guerre à ses concitoyens, et les asservir avec leur argent même.
¬†¬†¬†¬†Un pardon ! Il semble que La Motte Houdart parle d'un sujet r√©volt√© qui pouvait obtenir sa gr√Ęce de sa majest√©, avec des lettres en chancellerie.
    Malgré sa grandeur usurpée,
    Le fameux vainqueur de Pompée
    Ne put triompher de Caton.
    C'est à ce juge inébranlable
    Que César, cet heureux coupable,
¬†¬†¬†¬†Aurait d√Ľ demander pardon.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt qu'il y a quelque ridicule √† dire que Caton se tua par faiblesse. Il faut une √Ęme forte pour surmonter ainsi l'instinct le plus puissant de la nature. Cette force est quelquefois celle d'un fr√©n√©tique; mais un fr√©n√©tique n'est pas faible.
    Le suicide est défendu chez nous par le droit canon. Mais les décrétales, qui font la jurisprudence d'une partie de l'Europe, furent inconnues à Caton, à Brutus, à Cassius, à la sublime Arria, à l'empereur Othon, à Marc-Antoine, et à cent héros de la véritable Rome, qui préférèrent une mort volontaire à une vie qu'ils croyaient ignominieuse.
    Nous nous tuons aussi nous autres; mais c'est quand nous avons perdu notre argent, ou dans l'excès très rare d'une folle passion pour un objet qui n'en vaut pas la peine. J'ai connu des femmes qui se sont tuées pour les plus sots hommes du monde. On se tue aussi quelquefois parce qu'on est malade, et c'est en cela qu'il y a de la faiblesse.
¬†¬†¬†¬†Le d√©go√Ľt de son existence, l'ennui de soi-m√™me, est encore une maladie qui cause des suicides. Le rem√®de serait un peu d'exercice, de la musique, la chasse, la com√©die, une femme aimable. Tel homme qui dans un acc√®s de m√©lancolie se tue aujourd'hui, aimerait √† vivre s'il attendait huit jours.
¬†¬†¬†¬†J'ai presque vu de mes yeux un suicide qui m√©rite l'attention de tous les physiciens. Un homme d'une profession s√©rieuse, d'un √Ęge m√Ľr, d'une conduite r√©guli√®re, n'ayant point de passions, √©tant au-dessus de l'indigence, s'est tu√© le 17 octobre 1769, et a laiss√© au conseil de la ville o√Ļ il √©tait n√© l'apologie par √©crit de sa mort volontaire, laquelle on n'a pas jug√© √† propos de publier, de peur d'encourager les hommes √† quitter une vie dont on dit tant de mal. Jusque-l√† il n'y a rien de bien extraordinaire; on voit partout de tels exemples. Voici l'√©tonnant.
¬†¬†¬†¬†Son fr√®re et son p√®re s'√©taient tu√©s, chacun au m√™me √Ęge que lui. Quelle disposition secr√®te d'organes, quelle sympathie, quel concours de lois physiques fait p√©rir le p√®re et les deux enfants de leur propre main, et du m√™me genre de mort, pr√©cis√©ment quand ils ont atteint la m√™me ann√©e ? Est-ce une maladie qui se d√©veloppe √† la longue dans une famille, comme on voit souvent les p√®res et les enfants mourir de la petite-v√©role, de la pulmonie, ou d'un autre mal ? Trois, quatre g√©n√©rations sont devenues sourdes, aveugles, ou goutteuses, ou scorbutiques, dans un temps pr√©fix.
    Le physique, ce père du moral, transmet le même caractère de père en fils pendant des siècles. Les Appius furent toujours fiers et inflexibles; les Catons toujours sévères. Toute la lignée des Guises fut audacieuse, téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu'à celui qui seul, et sans être attendu, alla se mettre à la tête du peuple de Naples, tous furent d'une figure, d'un courage et d'un tour d'esprit au-dessus du commun des hommes. J'ai vu les portraits en pied de François de Guise, du Balafré et de son fils; leur taille est de six pieds; mêmes traits, même courage, même audace sur le front, dans les yeux et dans l'attitude.
    Cette continuité, cette série d'êtres semblables est bien plus remarquable encore dans les animaux; et si l'on avait la même attention à perpétuer les belles races d'hommes que plusieurs nations ont encore à ne pas mêler celles de leurs chevaux et de leurs chiens de chasse, les généalogies seraient écrites sur les visages, et se manifesteraient dans les moeurs.
    Il y a eu des races de bossus, de six-digitaires, comme nous en voyons de rousseaux, de lippus, de longs nez, et de nez plats.
¬†¬†¬†¬†Mais que la nature dispose tellement les organes de toute une race, qu'√† un certain √Ęge tous ceux de cette famille auront la passion de se tuer, c'est un probl√®me que toute la sagacit√© des anatomistes les plus attentifs ne peut r√©soudre. L'effet est certainement tout physique; mais c'est de la physique occulte. Eh ! quel est le secret principe qui ne soit pas occulte ?
    On ne nous dit point, et il n'est pas vraisemblable que du temps de Jules César et des empereurs, les habitants de la Grande-Bretagne se tuassent aussi délibérément qu'ils le font aujourd'hui quand ils ont des vapeurs qu'ils appellent le spleen, et que nous prononçons le spline.
¬†¬†¬†¬†Au contraire, les Romains, qui n'avaient point le spline, ne faisaient aucune difficult√© de se donner la mort. C'est qu'ils raisonnaient; ils √©taient philosophes, et les sauvages de l'√ģle Britain ne l'√©taient pas. Aujourd'hui les citoyens anglais sont philosophes, et les citoyens romains ne sont rien. Aussi les Anglais quittent la vie fi√®rement quand il leur en prend fantaisie. Mais il faut √† un citoyen romain une indulgentia in articulo mortis; ils ne savent ni vivre ni mourir.
    Le chevalier Temple dit qu'il faut partir quand il n'y a plus d'espérance de rester agréablement. C'est ainsi que mourut Atticus.
    Les jeunes filles qui se noient et qui se pendent par amour ont donc tort; elles devraient écouter l'espérance du changement, qui est aussi commun en amour qu'en affaires.
¬†¬†¬†¬†Un moyen presque s√Ľr de ne pas c√©der √† l'envie de vous tuer, c'est d'avoir toujours quelque chose √† faire. Creech, le commentateur de Lucr√®ce, mit sur son manuscrit: N. B. Qu'il faudra que je me pende quand j'aurai fini mon commentaire. Il se tint parole pour avoir le plaisir de finir comme son auteur. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait v√©cu plus longtemps.
    Pourquoi avons-nous moins de suicides dans les campagnes que dans les villes ? c'est que dans les champs il n'y a que le corps qui souffre; à la ville c'est l'esprit. Le laboureur n'a pas le temps d'être mélancolique. Ce sont les oisifs qui se tuent; ce sont ces gens si heureux aux yeux du peuple.
    Je résumerai ici quelques suicides arrivés de mon temps, et dont quelques uns ont déjà été publiés dans d'autres ouvrages. Les morts peuvent être utiles aux vivants.
PR√ČCIS DE QUELQUES SUICIDES SINGULIERS.
¬†¬†¬†¬†Philippe Mordaunt, cousin-germain de ce fameux comte de Peterborough, si connu dans toutes les cours de l'Europe, et qui se vantait d'√™tre l'homme de l'univers qui avait vu le plus de postillons et le plus de rois; Philippe Mordaunt, dis-je, √©tait un jeune homme de vingt-sept ans, beau, bien fait, riche, n√© d'un sang illustre, pouvant pr√©tendre √† tout, et, ce qui vaut encore mieux, passionn√©ment aim√© de sa ma√ģtresse. Il prit √† ce Mordaunt un d√©go√Ľt de la vie; il paya ses dettes, √©crivit √† ses amis pour leur dire adieu, et m√™me fit des vers dont voici les derniers, traduits en fran√ßais:
    L'opium peut aider le sage
    Mais, selon mon opinion,
    Il lui faut au lieu d'opium
    Un pistolet et du courage.
¬†¬†¬†¬†Il se conduisit selon ses principes, et se d√©p√™cha d'un coup de pistolet, sans en avoir donn√© d'autre raison, sinon que son √Ęme √©tait lasse de son corps, et que quand on est m√©content de sa maison, il faut en sortir. Il semblait qu'il e√Ľt voulu mourir parce qu'il √©tait d√©go√Ľt√© de son bonheur.
¬†¬†¬†¬†Richard Smith, en 1726, donna un √©trange spectacle au monde pour une cause fort diff√©rente. Richard Smith √©tait d√©go√Ľt√© d'√™tre r√©ellement malheureux: il avait √©t√© riche, et il √©tait pauvre; il avait eu de la sant√©, et il √©tait infirme. Il avait une femme √† laquelle il ne pouvait faire partager que sa mis√®re: un enfant au berceau √©tait le seul bien qui lui rest√Ęt. Richard Smith, et Bridget Smith, d'un commun consentement, apr√®s s'√™tre tendrement embrass√©s, et avoir donn√© le dernier baiser √† leur enfant, ont commenc√© par tuer cette pauvre cr√©ature, et ensuite se sont pendus aux colonnes de leur lit. Je ne connais nulle part aucune horreur de sang froid qui soit de cette force; mais la lettre que ces infortun√©s ont √©crite √† M. Brindley leur cousin, avant leur mort, est aussi singuli√®re que leur mort m√™me. " Nous croyons, disent-ils, que Dieu nous pardonnera, etc. Nous avons quitt√© la vie, parce que nous √©tions malheureux sans ressource; et nous avons rendu √† notre fils unique le service de le tuer, de peur qu'il ne dev√ģnt aussi malheureux que nous, etc. " Il est √† remarquer que ces gens, apr√®s avoir tu√© leur fils par tendresse paternelle, ont √©crit √† un ami pour lui recommander leur chat et leur chien. Ils ont cru apparemment qu'il √©tait plus ais√© de faire le bonheur d'un chat et d'un chien dans le monde, que celui d'un enfant, et ils ne voulaient pas √™tre √† charge √† leur ami.
¬†¬†¬†¬†Mylord Scarborough quitta la vie en 1727, avec le m√™me sang froid qu'il avait quitt√© sa place de grand-√©cuyer. On lui reprochait dans la chambre des pairs qu'il prenait le parti du roi, parce qu'il avait une belle charge √† la cour. " Messieurs, dit-il, pour vous prouver que mon opinion ne d√©pend pas de ma place, je m'en d√©mets dans l'instant. " Il se trouva depuis embarrass√© entre une ma√ģtresse qu'il aimait, mais √† qui il n'avait rien promis, et une femme qu'il estimait, mais √† qui il avait fait une promesse de mariage. Il se tua pour se tirer d'embarras.
    Toutes ces histoires tragiques, dont les gazettes anglaises fourmillent, ont fait penser à l'Europe qu'on se tue plus volontiers en Angleterre qu'ailleurs. Je ne sais pourtant si à Paris il n'y a pas autant de fous ou de héros qu'à Londres; peut-être que si nos gazettes tenaient un registre exact de ceux qui ont eu la démence de vouloir se tuer et le triste courage de le faire, nous pourrions, sur ce point, avoir le malheur de tenir tête aux anglais. Mais nos gazettes sont plus discrètes: les aventures des particuliers ne sont jamais exposées à la médisance publique dans ces journaux avoués par le gouvernement.
    Tout ce que j'ose dire avec assurance, c'est qu'il ne sera jamais à craindre que cette folie de se tuer devienne une maladie épidémique: la nature y a trop bien pourvu; l'espérance, la crainte, sont les ressorts puissants dont elle se sert pour arrêter très souvent la main du malheureux prêt à se frapper.
¬†¬†¬†¬†On entendit un jour le cardinal Dubois se dire √† lui-m√™me: Tue-toi donc ! l√Ęche, tu n'oserais.
¬†¬†¬†¬†On dit qu'il y a eu des pays o√Ļ un conseil √©tait √©tabli pour permettre aux citoyens de se tuer quand ils en avaient des raisons valables. Je r√©ponds, ou que cela n'est pas, ou que ces magistrats n'avaient pas une grande occupation.
¬†¬†¬†¬†Ce qui pourrait nous √©tonner, et ce qui m√©rite, je crois, un s√©rieux examen, c'est que les anciens h√©ros romains se tuaient presque tous quand ils avaient perdu une bataille dans les guerres civiles: et je ne vois point que ni du temps de la Ligue, ni de celui de la Fronde, ni dans les troubles d'Italie, ni dans ceux d'Angleterre, aucun chef ait pris le parti de mourir de sa propre main. Il est vrai que ces chefs √©taient chr√©tiens, et qu'il y a bien de la diff√©rence entre les principes d'un guerrier chr√©tien et ceux d'un h√©ros pa√Įen; cependant pourquoi ces hommes, que le christianisme retenait quand ils voulaient se procurer la mort, n'ont-ils √©t√© retenus par rien quand ils ont voulu empoisonner, assassiner, ou faire mourir leurs ennemis vaincus sur des √©chafauds, etc. ? La religion chr√©tienne ne d√©fend-elle pas ces homicides-l√† encore plus que l'homicide de soi-m√™me, dont le Nouveau Testament n'a jamais parl√© ?
¬†¬†¬†¬†Les ap√ītres du suicide nous disent qu'il est tr√®s permis de quitter sa maison quand on en est las. D'accord; mais la plupart des hommes aiment mieux coucher dans une vilaine maison que de dormir √† la belle √©toile.
    Je reçus un jour d'un Anglais une lettre circulaire par laquelle il proposait un prix à celui qui prouverait le mieux qu'il faut se tuer dans l'occasion. Je ne lui répondis point: je n'avais rien à lui prouver; il n'avait qu'à examiner s'il aimait mieux la mort que la vie.
    Un autre Anglais, nommé Bacon Morris, vint me trouver à Paris, en 1724; il était malade, et me promit qu'il se tuerait s'il n'était pas guéri au 20 juillet. En conséquence, il me donna son épitaphe conçue en ces mots: Qui mari et terra pacem quoesivit, hic invenit. Il me chargea aussi de vingt-cinq louis pour lui dresser un petit monument au bout du faubourg Saint-Martin. Je lui rendis son argent le 20 juillet, et je gardai son épitaphe.
    De mon temps, le dernier prince de la maison de Courtenai, très vieux, et le dernier prince de la branche de Lorraine-Harcourt, très jeune, se sont donné la mort sans qu'on en ait presque parlé. Ces aventures font un fracas terrible le premier jour; et quand les biens du mort sont partagés, on n'en parle plus.
    Voici le plus fort de tous les suicides. Il vient de s'exécuter à Lyon, au mois de juin 1770.
    Un jeune homme très connu, beau, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d'une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner. Jusqu'ici ce n'est que la première scène d'une comédie, mais l'étonnante tragédie va suivre.
¬†¬†¬†¬†L'amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu'il n'y a point de rem√®de; sa ma√ģtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards, afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent √† leur percer le coeur en m√™me temps. Ils s'embrassent pour la derni√®re fois; les d√©tentes des pistolets √©taient attach√©es √† des rubans couleur de rose; l'amant tient le ruban du pistolet de sa ma√ģtresse; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent √† un signal donn√©, tous deux tombent au m√™me instant.
    La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Pétus, vous en aviez donné l'exemple; mais vous étiez condamnés par un tyran, et l'amour seul a immolé ces deux victimes ! On leur a fait cette épitaphe:
    A votre sang mêlons nos pleurs,
¬†¬†¬†¬†Attendrissons-nous d'√Ęge en √Ęge
    Sur vos amours et vos malheurs
    Mais admirons votre courage.
DES LOIS CONTRE LE SUICIDE.
    Y a-t-il une loi civile ou religieuse qui ait prononcé défense de se tuer sous peine d'être pendu après sa mort, ou sous peine d'être damné ?
    Il est vrai que Virgile a dit:
    " Proxima deinde tenent moesti loca, qui sibi lethum
    Insontes peperere manu, lucemque perosi
    Projecere animas. Quam vellent aethere in alto
    Nunc et pauperiem et duros perferre labores !
    Fata obstant, tristique palus innabilis unda
    Alligat, et novies Styx interfusa coercet. "
    (VIRG., Aeneid., lib. VI, v. 434 et seq.)
    Là sont ces insensés, qui, d'un bras téméraire,
    Ont cherché dans la mort un secours volontaire,
    Qui n'ont pu supporter, faibles et furieux,
    Le fardeau de la vie imposé par les dieux.
    Hélas ! ils voudraient tous se rendre à la lumière,
    Recommencer cent fois leur pénible carrière:
    Ils regrettent la vie, ils pleurent; et le sort,
    Le sort, pour les punir, les retient dans la mort
¬†¬†¬†¬†L'ab√ģme du Cocyte, et l'Ach√©ron terrible
    Met entre eux et la vie un obstacle invincible.
¬†¬†¬†¬†Telle √©tait la religion de quelques pa√Įens; et malgr√© l'ennui qu'on allait chercher dans l'autre monde, c'√©tait un honneur de quitter celui-ci et de se tuer, tant les moeurs des hommes sont contradictoires. Parmi nous, le duel n'est-il pas encore malheureusement honorable, quoique d√©fendu par la raison, par la religion, et par toutes les lois ? Si Caton et C√©sar, Antoine et Auguste ne se sont pas battus en duel, ce n'est pas qu'ils ne fussent aussi braves que nos Fran√ßais. Si le duc de Montmorenci, le mar√©chal de Marillac, de Thou, Cinq-Mars, et tant d'autres, ont mieux aim√© √™tre tra√ģn√©s au dernier supplice dans une charrette, comme des voleurs de grand chemin, que de se tuer comme Caton et Brutus, ce n'est pas qu'ils n'eussent autant de courage que ces Romains, et qu'ils n'eussent autant de ce qu'on appelle honneur. La v√©ritable raison, c'est que la mode n'√©tait pas alors √† Paris de se tuer en pareil cas, et cette mode √©tait √©tablie √† Rome.
¬†¬†¬†¬†Les femmes de la c√īte de Malabar se jettent toutes vives sur le b√Ľcher de leurs maris: ont-elles plus de courage que Corn√©lie ? non; mais la coutume est dans ce pays-l√† que les femmes se br√Ľlent.
    Coutume, opinion, reines de notre sort,
    Vous réglez des mortels et la vie et la mort.
    Au Japon, la coutume est que quand un homme d'honneur a été outragé par un homme d'honneur, il s'ouvre le ventre en présence de son ennemi, et lui dit: Fais-en autant si tu as du coeur. L'agresseur est déshonoré à jamais s'il ne se plonge pas incontinent un grand couteau dans le ventre.
¬†¬†¬†¬†La seule religion dans laquelle le suicide soit d√©fendu par une loi claire et positive est le mahom√©tisme. Il est dit dans le sura IV: " Ne vous tuez pas vous-m√™me, car Dieu est mis√©ricordieux envers vous; et quiconque se tue par malice et par m√©chancet√© sera certainement r√īti au feu d'enfer. "
    Nous traduisons mot à mot. Le texte semble n'avoir pas le sens commun; ce qui n'est pas rare dans les textes. Que veut dire, " Ne vous tuez point vous-même, car Dieu est miséricordieux ? " Peut-être faut-il entendre, Ne succombez pas à vos malheurs que Dieu peut adoucir; ne soyez pas assez fou pour vous donner la mort aujourd'hui, pouvant être heureux demain.
    " Et quiconque se tue par malice et par méchanceté. " Cela est plus difficile à expliquer. Il n'est peut-être jamais arrivé dans l'antiquité qu'à la Phèdre d'Euripide de se pendre exprès pour faire accroire à Thésée qu'Hippolyte l'avait violée. De nos jours, un homme s'est tiré un coup de pistolet dans la tête, ayant tout arrangé pour faire jeter le soupçon sur un autre.
    Dans la comédie de George Dandin, la coquine de femme qu'il a épousée le menace de se tuer pour le faire pendre. Ces cas sont rares: si Mahomet les a prévus, on peut dire qu'il voyait de loin.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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