ALEXANDRE

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ALEXANDRE
    Il n'est plus permis de parler d'Alexandre que pour dire des choses neuves, et pour détruire les fables historiques, physiques et morales, dont on a défiguré l'histoire du seul grand homme qu'on ait jamais vu parmi les conquérants de l'Asie.
¬†¬†¬†¬†Quand on a un peu r√©fl√©chi sur Alexandre, qui, dans l'√Ęge fougueux des plaisirs et dans l'ivresse des conqu√™tes, a b√Ęti plus de villes que tous les autres vainqueurs de l'Asie n'en ont d√©truit; quand on songe que c'est un jeune homme qui a chang√© le commerce du monde, on trouve assez √©trange que Boileau le traite de fou, de voleur de grand chemin, et qu'il propose au lieutenant de police La Reynie, tant√īt de le faire enfermer, et tant√īt de le faire pendre.
    Heureux si de son temps, pour cent bonnes raisons,
¬†¬†¬†¬†La Mac√©doine e√Ľt eu des petites-maisons.
    Sat. VIII, v. 109-110.
    Qu'on livre son pareil en France à La Reynie,
    Dans trois jours nous verrons le phénix des guerriers
    Laisser sur l'échafaud sa tête et ses lauriers.
    Sat. XI, v. 82-84.
    Cette requête, présentée dans la cour du palais au lieutenant de police, ne devait être admise, ni selon la coutume de Paris, ni selon le droit des gens. Alexandre aurait excipé qu'ayant été élu à Corinthe capitaine général de la Grèce, et étant chargé en cette qualité de venger la patrie de toutes les invasions des Perses, il n'avait fait que son devoir en détruisant leur empire; et qu'ayant toujours joint la magnanimité au plus grand courage, ayant respecté la femme et les filles de Darius ses prisonnières, il ne méritait en aucune façon ni d'être interdit ni d'être pendu, et qu'en tous cas il appelait de la sentence du sieur de La Reynie au tribunal du monde entier.
¬†¬†¬†¬†Rollin pr√©tend qu'Alexandre ne prit la fameuse ville de Tyr qu'en faveur des Juifs qui n'aimaient pas les Tyriens. Il est pourtant vraisemblable qu'Alexandre eut encore d'autres raisons, et qu'il √©tait d'un tr√®s sage capitaine de ne point laisser Tyr ma√ģtresse de la mer lorsqu'il allait attaquer l'√Čgypte.
¬†¬†¬†¬†Alexandre aimait et respectait beaucoup J√©rusalem sans doute; mais il semble qu'il ne fallait pas dire que " les Juifs donn√®rent un rare exemple de fid√©lit√©, et digne de l'unique peuple qui conn√Ľt pour lors le vrai Dieu, en refusant des vivres √† Alexandre, parce qu'ils avaient pr√™t√© serment de fid√©lit√© √† Darius. " On sait assez que les Juifs s'√©taient toujours r√©volt√©s contre leurs souverains dans toutes les occasions; car un Juif ne devait servir sous aucun roi profane.
¬†¬†¬†¬†S'ils refus√®rent imprudemment des contributions au vainqueur, ce n'√©tait pas pour se montrer esclaves fid√®les de Darius; il leur √©tait express√©ment ordonn√© par leur loi d'avoir en horreur toutes les nations idol√Ętres: leurs livres ne sont remplis que d'ex√©crations contre elles, et de tentatives r√©it√©r√©es de secouer le joug. S'ils refus√®rent d'abord les contributions, c'est que les Samaritains leurs rivaux les avaient pay√©es sans difficult√©, et qu'ils crurent que Darius, quoique vaincu, √©tait encore assez puissant pour soutenir J√©rusalem contre Samarie.
¬†¬†¬†¬†Il est tr√®s faux que les Juifs fussent alors le seul peuple qui conn√Ľt le vrai Dieu, comme le dit Rollin. Les Samaritains adoraient le m√™me Dieu, mais dans un autre temple; ils avaient le m√™me Pentateuque que les Juifs, et m√™me en caract√®res h√©bra√Įques, c'est-√†-dire tyriens, que les Juifs avaient perdus. Le schisme entre Samarie et J√©rusalem √©tait en petit ce que le schisme entre les Grecs et les Latins est en grand. La haine √©tait √©gale des deux c√īt√©s, ayant le m√™me fond de religion.
    Alexandre, après s'être emparé de Tyr par le moyen de cette fameuse digue qui fait encore l'admiration de tous les guerriers, alla punir Jérusalem, qui n'était pas loin de sa route. Les Juifs conduits par leur grand-prêtre vinrent s'humilier devant lui, et donner de l'argent; car on n'apaise qu'avec de l'argent les conquérants irrités. Alexandre s'apaisa; ils demeurèrent sujets d'Alexandre ainsi que de ses successeurs. Voilà l'histoire vraie et vraisemblable.
    Rollin répète un étrange conte rapporté environ quatre cents ans après l'expédition d'Alexandre par l'historien romancier, exagérateur, Flavien Josèphe (liv. II, chap. VIII), à qui l'on peut pardonner de faire valoir dans toutes les occasions sa malheureuse patrie. Rollin dit donc , après Josèphe, que le grand-prêtre Jaddus s'étant prosterné devant Alexandre, ce prince ayant vu le nom de Jehova gravé sur une lame d'or attachée au bonnet de Jaddus, et entendant parfaitement l'hébreu, se prosterne à son tour et adore Jaddus. Cet excès de civilité ayant étonné Parménion, Alexandre lui dit qu'il connaissait Jaddus depuis longtemps; qu'il lui était apparu il y avait dix années, avec le même habit et le même bonnet, pendant qu'il rêvait à la conquête de l'Asie, conquête à laquelle il ne pensait point alors; que ce même Jaddus l'avait exhorté à passer l'Hellespont, l'avait assuré que son Dieu marcherait à la tête des Grecs, et que ce serait le Dieu des Juifs qui le rendrait victorieux des Perses.
    Ce conte de vieille serait bon dans l'histoire des Quatre fils Aymon et de Robert le diable, mais il figure mal dans celle d'Alexandre.
¬†¬†¬†¬†C'√©tait une entreprise tr√®s utile √† la jeunesse qu'une Histoire ancienne bien r√©dig√©e; il e√Ľt √©t√© √† souhaiter qu'on ne l'e√Ľt point g√Ęt√©e quelquefois par de telles absurdit√©s. Le conte de Jaddus serait respectable, il serait hors de toute atteinte, s'il s'en trouvait au moins quelque ombre dans les livres sacr√©s; mais comme ils n'en font pas la plus l√©g√®re mention, il est tr√®s permis d'en faire sentir le ridicule.
    On ne peut douter qu'Alexandre n'ait soumis la partie des Indes qui est en deçà du Gange, et qui était tributaire des Perses. M. Holwell qui a demeuré trente ans chez les brames de Bénarès et des pays voisins, et qui avait appris non seulement leur langue moderne, mais leur ancienne langue sacrée, nous assure que leurs annales attestent l'invasion d'Alexandre, qu'ils appellent Mahadukoit Kounha, grand brigand, grand meurtrier. Ces peuples pacifiques ne pouvaient l'appeler autrement, et il est à croire qu'ils ne donnèrent pas d'autres surnoms aux rois de Perse. Ces mêmes annales disent qu'Alexandre entra chez eux par la province qui est aujourd'hui le Candahar, et il est probable qu'il y eut toujours quelques forteresses sur cette frontière.
¬†¬†¬†¬†Ensuite Alexandre descendit le fleuve Zombodipo, que les Grecs appel√®rent Sind. On ne trouve pas dans l'histoire d'Alexandre un seul nom indien. Les Grecs n'ont jamais appel√© de leur propre nom une seule ville, un seul prince asiatique. Ils en ont us√© de m√™me avec les √Čgyptiens. Ils auraient cru d√©shonorer la langue grecque, s'ils l'avaient assujettie √† une prononciation qui leur semblait barbare, et s'ils n'avaient pas nomm√© Memphis la ville de Moph.
¬†¬†¬†¬†M. Holwell dit que les Indiens n'ont jamais connu ni de Porus ni de Taxile; en effet ce ne sont pas l√† des noms indiens. Cependant, si nous en croyons nos missionnaires, il y a encore des seigneurs patanes qui pr√©tendent descendre de Porus. Il se peut que ces missionnaires les aient flatt√©s de cette origine, et que ces seigneurs l'aient adopt√©e. Il n'y a point de pays en Europe o√Ļ la bassesse n'ait invent√©, et la vanit√© n'ait re√ßu des g√©n√©alogies plus chim√©riques.
¬†¬†¬†¬†Si Flavien Jos√®phe a racont√© une fable ridicule concernant Alexandre et un pontife juif, Plutarque, qui √©crivit longtemps apr√®s Jos√®phe, para√ģt ne pas avoir √©pargn√© les fables sur ce h√©ros. Il a rench√©ri encore sur Quinte-Curce; l'un et l'autre pr√©tendent qu'Alexandre, en marchant vers l'Inde, voulut se faire adorer, non seulement par les Perses, mais aussi par les Grecs. Il ne s'agit que de savoir ce qu'Alexandre, les Perses, les Grecs, Quinte-Curce, Plutarque, entendaient par adorer.
    Ne perdons jamais de vue la grande règle de définir les termes.
¬†¬†¬†¬†Si vous entendez par adorer invoquer un homme comme une divinit√©, lui offrir de l'encens et des sacrifices, lui √©lever des autels et des temples, il est clair qu'Alexandre ne demanda rien de tout cela. S'il voulait qu'√©tant le vainqueur et le ma√ģtre des Perses, on le salu√Ęt √† la persane, qu'on se prostern√Ęt devant lui dans certaines occasions, qu'on le trait√Ęt enfin comme un roi de Perse tel qu'il l'√©tait, il n'y a rien l√† que de tr√®s raisonnable et de tr√®s commun.
¬†¬†¬†¬†Les membres des parlements de France parlent √† genoux au roi dans leurs lits de justice; le tiers-√Čtat parle √† genoux dans les √©tats-g√©n√©raux. On sert √† genoux un verre de vin au roi d'Angleterre. Plusieurs rois de l'Europe sont servis √† genoux √† leur sacre. On ne parle qu'√† genoux au Grand-Mogol, √† l'empereur de la Chine, √† l'empereur du Japon. Les colaos de la Chine d'un ordre inf√©rieur fl√©chissent les genoux devant les colaos d'un ordre sup√©rieur; on adore le pape, on lui baise le pied droit. Aucune de ces c√©r√©monies n'a jamais √©t√© regard√©e comme une adoration dans le sens rigoureux, comme un culte de latrie.
    Ainsi tout ce qu'on a dit de la prétendue adoration qu'exigeait Alexandre n'est fondé que sur une équivoque.
    C'est Octave, surnommé Auguste, qui se fit réellement adorer, dans le sens le plus étroit. On lui éleva des temples et des autels; il y eut des prêtres d'Auguste. Horace lui dit positivement (l. II, epist. 1, vers. 16):
    " Jurandasque tuum per nomen ponimus aras. "
    Voilà un véritable sacrilège d'adoration; et il n'est point dit qu'on en murmura.
¬†¬†¬†¬†Les contradictions sur le caract√®re d'Alexandre para√ģtraient plus difficiles √† concilier, si on ne savait que les hommes, et surtout ceux qu'on appelle h√©ros, sont souvent tr√®s diff√©rents d'eux-m√™mes; et que la vie et la mort des meilleurs citoyens, le sort d'une province, ont d√©pendu plus d'une fois de la bonne ou de la mauvaise digestion d'un souverain, bien ou mal conseill√©.
¬†¬†¬†¬†Mais comment concilier des faits improbables rapport√©s d'une mani√®re contradictoire ? Les uns disent que Callisth√®ne fut ex√©cut√© √† mort et mis en croix par ordre d'Alexandre, pour n'avoir pas voulu le reconna√ģtre en qualit√© de fils de Jupiter. Mais la croix n'√©tait point un supplice en usage chez les Grecs. D'autres disent qu'il mourut longtemps apr√®s, de trop d'embonpoint. Ath√©n√©e pr√©tend qu'on le portait dans une cage de fer comme un oiseau, et qu'il y fut mang√© de vermine. D√©m√™lez dans tous ces r√©cits la v√©rit√©, si vous pouvez.
    Il y a des aventures que Quinte-Curce suppose être arrivées dans une ville, et Plutarque dans une autre; et ces deux villes se trouvent éloignées de cinq cents lieues. Alexandre saute tout armé et tout seul du haut d'une muraille dans une ville qu'il assiégeait; elle était auprès du Candahar, selon Quinte-Curce, et près de l'embouchure de l'Indus, suivant Plutarque.
¬†¬†¬†¬†Quand il est arriv√© sur les c√ītes du Malabar ou vers le Gange (il n'importe, il n'y a qu'environ neuf cents milles d'un endroit √† l'autre), il fait saisir dix philosophes indiens, que les Grecs appelaient gymnosophistes, et qui √©taient nus comme des singes. Il leur propose des questions dignes du Mercure galant de Vis√©, leur promettant bien s√©rieusement que celui qui aurait le plus mal r√©pondu serait pendu le premier, apr√®s quoi les autres suivraient en leur rang.
    Cela ressemble à Nabuchodonosor, qui voulait absolument tuer ses mages, s'ils ne devinaient pas un de ses songes qu'il avait oublié; ou bien au calife des Mille et une Nuits, qui devait étrangler sa femme dès qu'elle aurait fini son conte. Mais c'est Plutarque qui rapporte cette sottise, il faut la respecter: il était Grec.
¬†¬†¬†¬†On peut placer ce conte avec celui de l'empoisonnement d'Alexandre par Aristote; car Plutarque nous dit qu'on avait entendu dire √† un certain Agnot√©mis, qu'il avait entendu dire au roi Antigone qu'Aristote avait envoy√© une bouteille d'eau de Nonacris, ville d'Arcadie; que cette eau √©tait si froide, qu'elle tuait sur-le-champ ceux qui en buvaient; qu'Antip√Ętre envoya cette eau dans une corne de pied de mulet; qu'elle arriva toute fra√ģche √† Babylone; qu'Alexandre en but, et qu'il en mourut au bout de six jours d'une fi√®vre continue.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que Plutarque doute de cette anecdote. Tout ce qu'on peut recueillir de bien certain, c'est qu'Alexandre, √† l'√Ęge de vingt-quatre ans, avait conquis la Perse par trois batailles; qu'il eut autant de g√©nie que de valeur; qu'il changea la face de l'Asie, de la Gr√®ce, de l'√Čgypte, et celle du commerce du monde; et qu'enfin Boileau ne devait pas tant se moquer de lui, attendu qu'il n'y a pas d'apparence que Boileau en e√Ľt fait autant en si peu d'ann√©es.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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