CRIMES

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CRIMES
CRIMES OU D√ČLITS DE TEMPS ET DE LIEU.
¬†¬†¬†¬†Un Romain tue malheureusement en √Čgypte un chat consacr√©; et le peuple en fureur punit ce sacril√®ge en d√©chirant le Romain en pi√®ces. Si on avait men√© ce Romain au tribunal, et si les juges avaient eu le sens commun, ils l'auraient condamn√© √† demander pardon aux √Čgyptiens et aux chats, √† payer une forte amende, soit en argent, soit en souris. Ils lui auraient dit qu'il faut respecter les sottises du peuple quand on n'est pas assez fort pour les corriger.
    Le vénérable chef de la justice lui aurait parlé à peu près ainsi: Chaque pays a ses impertinences légales, et ses délits de temps et de lieu. Si dans votre Rome, devenue souveraine de l'Europe, de l'Afrique, et de l'Asie-Mineure, vous alliez tuer un poulet sacré dans le temps qu'on lui donne du grain pour savoir au juste la volonté des dieux, vous seriez sévèrement puni. Nous croyons que vous n'avez tué notre chat que par mégarde. La cour vous admoneste. Allez en paix; soyez plus circonspect.
¬†¬†¬†¬†C'est une chose tr√®s indiff√©rente d'avoir une statue dans son vestibule: mais si, lorsque Octave surnomm√© Auguste √©tait ma√ģtre absolu, un Romain e√Ľt plac√© chez lui une statue de Brutus, il e√Ľt √©t√© puni comme s√©ditieux. Si un citoyen avait, sous un empereur r√©gnant, la statue du comp√©titeur √† l'empire, c'√©tait, disait-on, un crime de l√®se-majest√©, de haute trahison.
¬†¬†¬†¬†Un Anglais ne sachant que faire, s'en va √† Rome; il rencontre le prince Charles-√Čdouard chez un cardinal; il en est fort content. De retour chez lui, il boit dans un cabaret √† la sant√© du prince Charles-√Čdouard. Le voil√† accus√© de haute trahison. Mais qui a-t-il trahi hautement, lorsqu'il a dit, en buvant, qu'il souhaitait que ce prince se port√Ęt bien ? S'il a conjur√© pour le mettre sur le tr√īne, alors il est coupable envers la nation: mais jusque-l√† on ne voit pas que dans l'exacte justice le parlement puisse exiger de lui autre chose que de boire quatre coups √† la sant√© de la maison de Hanovre, s'il en a bu deux √† la sant√© de la maison de Stuart.
DES CRIMES DE TEMPS ET DE LIEU QU'ON DOIT IGNORER.
¬†¬†¬†¬†On sait combien il faut respecter Notre-Dame de Lorette, quand on est dans la Marche d'Anc√īne. Trois jeunes gens y arrivent; ils font de mauvaises plaisanteries sur la maison de Notre-Dame, qui a voyag√© par l'air, qui est venue en Dalmatie, qui a chang√© deux ou trois fois de place, et qui enfin ne s'est trouv√©e commod√©ment qu'√† Lorette. Nos trois √©tourdis chantent √† souper une chanson faite autrefois par quelque huguenot contre la translation de la santa casa de J√©rusalem au fond du golfe Adriatique. Un fanatique est instruit par hasard de ce qui s'est pass√© √† leur souper; il fait des perquisitions; il cherche des t√©moins; il engage un monsignore √† l√Ęcher un monitoire. Ce monitoire alarme les consciences. Chacun tremble de ne pas parler. Touri√®res, bedeaux, cabaretiers, laquais, servantes, ont bien entendu tout ce qu'on n'a point dit, ont vu tout ce qu'on n'a point fait; c'est un vacarme, un scandale √©pouvantable dans toute la Marche d'Anc√īne. D√©j√† l'on dit √† une demi-lieue de Lorette que ces enfants ont tu√© Notre-Dame; √† une lieue plus loin on assure qu'ils ont jet√© la santa casa dans la mer. Enfin, ils sont condamn√©s. La sentence porte que d'abord on leur coupera la main, qu'ensuite on leur arrachera la langue, qu'apr√®s cela on les mettra √† la torture pour savoir d'eux (au moins par signes) combien il y avait de couplets √† la chanson; et qu'enfin ils seront br√Ľl√©s √† petit feu.
    Un avocat de Milan, qui dans ce temps se trouvait à Lorette, demanda au principal juge à quoi donc il aurait condamné ces enfants s'ils avaient violé leur mère, et s'ils l'avaient ensuite égorgée pour la manger ? Oh ! oh ! répondit le juge, il y a bien de la différence; violer, assassiner, et manger son père et sa mère, n'est qu'un délit contre les hommes.
¬†¬†¬†¬†Avez-vous une loi expresse, dit le Milanais, qui vous force √† faire p√©rir par un si horrible supplice des jeunes gens √† peine sortis de l'enfance, pour s'√™tre moqu√©s indiscr√®tement de la santa casa, dont on rit d'un rire de m√©pris dans le monde entier, except√© dans la Marche d'Anc√īne ? Non, dit le juge; la sagesse de notre jurisprudence laisse tout √† notre discr√©tion. - Fort bien; vous deviez donc avoir la discr√©tion de songer que l'un de ces enfants est le petit-fils d'un g√©n√©ral qui a vers√© son sang pour la patrie, et le neveu d'une abbesse aimable et respectable: cet enfant et ses camarades sont des √©tourdis qui m√©ritent une correction paternelle. Vous arrachez √† l'√Čtat des citoyens qui pourraient un jour le servir; vous vous souillez du sang innocent, et vous √™tes plus cruels que les Cannibales. Vous vous rendez ex√©crables √† la derni√®re post√©rit√©. Quel motif a √©t√© assez puissant pour √©teindre ainsi en vous la raison, la justice, l'humanit√©, et pour vous changer en b√™tes f√©roces ? - Le malheureux juge r√©pondit enfin: Nous avions eu des querelles avec le clerg√© d'Anc√īne; il nous accusait d'√™tre trop z√©l√©s pour les libert√©s de l'√Čglise lombarde, et par cons√©quent de n'avoir point de religion. J'entends, dit le Milanais, vous avez √©t√© assassins pour para√ģtre chr√©tiens. A ces mots, le juge tomba par terre comme frapp√© de la foudre: ses confr√®res perdirent depuis leurs emplois; ils cri√®rent qu'on leur faisait injustice; ils oubliaient celle qu'ils avaient faite, et ne s'apercevaient pas que la main de Dieu √©tait sur eux.
¬†¬†¬†¬†Pour que sept personnes se donnent l√©galement l'amusement d'en faire p√©rir une huiti√®me en public √† coups de barre de fer sur un th√©√Ętre; pour qu'ils jouissent du plaisir secret et mal d√©m√™l√© dans leur coeur, de voir comment cet homme souffrira son supplice, et d'en parler ensuite √† table avec leurs femmes et leurs voisins; pour que des ex√©cuteurs, qui font gaiement ce m√©tier, comptent d'avance l'argent qu'ils vont gagner; pour que le public coure √† ce spectacle comme √† la foire, etc.; il faut que le crime m√©rite √©videmment ce supplice du consentement de toutes les nations polic√©es, et qu'il soit n√©cessaire au bien de la soci√©t√©: car il s'agit ici de l'humanit√© enti√®re. Il faut surtout que l'acte du d√©lit soit d√©montr√© non comme une proposition de g√©om√©trie, mais autant qu'un fait peut l'√™tre.
    Si contre cent mille probabilités que l'accusé est coupable, il y en a une seule qu'il est innocent, cette seule doit balancer toutes les autres.
QUESTION SI DEUX T√ČMOINS SUFFISENT POUR FAIRE PENDRE UN HOMME.
¬†¬†¬†¬†On s'est imagin√© longtemps, et le proverbe en est rest√©, qu'il suffit de deux t√©moins pour faire pendre un homme en s√Ľret√© de conscience. Encore une √©quivoque ! les √©quivoques gouvernent donc le monde ? Il est dit dans saint Matthieu (ainsi que nous l'avons d√©j√† remarqu√©): " Il suffira de deux ou trois t√©moins pour r√©concilier deux amis brouill√©s; " et d'apr√®s ce texte, on a r√©gl√© la jurisprudence criminelle, au point de statuer que c'est une loi divine de tuer un citoyen sur la d√©position uniforme de deux t√©moins qui peuvent √™tre des sc√©l√©rats ! Une foule de t√©moins uniformes ne peut constater une chose improbable ni√©e par l'accus√©; on l'a d√©j√† dit. Que faut-il donc faire en ce cas ? attendre, remettre le jugement √† cent ans, comme faisaient les Ath√©niens.
¬†¬†¬†¬†Rapportons ici un exemple frappant de ce qui vient de se passer sous nos yeux √† Lyon. Une femme ne voit pas revenir sa fille chez elle, vers les onze heures du soir; elle court partout; elle soup√ßonne sa voisine d'avoir cach√© sa fille; elle la redemande; elle l'accuse de l'avoir prostitu√©e. Quelques semaines apr√®s, des p√™cheurs trouvent dans le Rh√īne, √† Condrieux, une fille noy√©e et tout en pourriture. La femme dont nous avons parl√© croit que c'est sa fille. Elle est persuad√©e par les ennemis de sa voisine qu'on a d√©shonor√© sa fille chez cette voisine m√™me, qu'on l'a √©trangl√©e, qu'on l'a jet√©e dans le Rh√īne. Elle le dit, elle le crie: la populace le r√©p√®te. Il se trouve bient√īt des gens qui savent parfaitement les moindres d√©tails de ce crime. Toute la ville est en rumeur; toutes les bouches crient vengeance. Il n'y a rien jusque-l√† que d'assez commun dans une populace sans jugement: mais voici le rare, le prodigieux. Le propre fils de cette voisine, un enfant de cinq ans et demi, accuse sa m√®re d'avoir fait violer sous ses yeux cette malheureuse fille retrouv√©e dans le Rh√īne, de l'avoir fait tenir par cinq hommes pendant que le sixi√®me jouissait d'elle. Il a entendu les paroles que pronon√ßait la viol√©e; il peint ses attitudes; il a vu sa m√®re et ces sc√©l√©rats √©trangler cette infortun√©e imm√©diatement apr√®s la consommation. Il a vu sa m√®re et les assassins la jeter dans un puits, l'en retirer, l'envelopper dans un drap; il a vu ces monstres la porter en triomphe dans les places publiques, danser autour du cadavre et le jeter enfin dans le Rh√īne. Les juges sont oblig√©s de mettre aux fers tous les pr√©tendus complices; des t√©moins d√©posent contre eux. L'enfant est d'abord entendu, et il soutient avec la na√Įvet√© de son √Ęge tout ce qu'il a dit d'eux et de sa m√®re. Comment imaginer que cet enfant n'ait pas dit la pure v√©rit√© ? Le crime n'est pas vraisemblable; mais il l'est encore moins qu'√† cinq ans et demi on calomnie ainsi sa m√®re; qu'un enfant r√©p√®te avec uniformit√© toutes les circonstances d'un crime abominable et inou√Į, s'il n'en a pas √©t√© le t√©moin oculaire, s'il n'en a point √©t√© vivement frapp√©, si la force de la v√©rit√© ne les arrache √† sa bouche.
¬†¬†¬†¬†Tout le peuple s'attend √† repa√ģtre ses yeux du supplice des accus√©s.
¬†¬†¬†¬†Quelle est la fin de cet √©trange proc√®s criminel ? Il n'y avait pas un mot de vrai dans l'accusation. Point de fille viol√©e, point de jeunes gens assembl√©s chez la femme accus√©e, point de meurtre, pas la moindre aventure, pas le moindre bruit. L'enfant avait √©t√© suborn√©, et par qui ? chose √©trange, mais vraie ! par deux autres enfants qui √©taient fils des accusateurs. Il avait √©t√© sur le point de faire br√Ľler sa m√®re pour avoir des confitures.
    Tous les chefs d'accusation réunis étaient impossibles. Le présidial de Lyon, sage et éclairé, après avoir déféré à la fureur publique au point de rechercher les preuves les plus surabondantes pour et contre les accusés, les absout pleinement et d'une voix unanime.
¬†¬†¬†¬†Peut-√™tre autrefois aurait-on fait rouer et br√Ľler tous ces accus√©s innocents, √† l'aide d'un monitoire, pour avoir le plaisir de faire ce qu'on appelle une justice, qui est la trag√©die de la canaille.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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