CONTRADICTIONS

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CONTRADICTIONS
SECTION PREMI√ąRE.
    Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d'inconséquences. A commencer par le Grand-Turc, il fait couper toutes les têtes qui lui déplaisent, et peut rarement conserver la sienne.
¬†¬†¬†¬†Si du Grand-Turc nous passons au Saint-P√®re, il confirme l'√©lection des empereurs, il a des rois pour vassaux, mais il n'est pas si puissant qu'un duc de Savoie. Il exp√©die des ordres pour l'Am√©rique et pour l'Afrique, et il ne pourrait pas √īter un privil√®ge √† la r√©publique de Lucques. L'empereur est roi des Romains; mais le droit de leur roi consiste √† tenir l'√©trier du pape, et √† lui donner √† laver √† la messe.
    Les Anglais servent leur monarque à genoux, mais ils le déposent, l'emprisonnent, et le font périr sur l'échafaud.
¬†¬†¬†¬†Des hommes qui font voeu de pauvret√©, obtiennent, en vertu de ce voeu, jusqu'√† deux cent mille √©cus de rente, et, en cons√©quence de leur voeu d'humilit√©, sont des souverains despotiques. On condamne hautement √† Rome la pluralit√© des b√©n√©fices avec charge d'√Ęmes; et on donne tous les jours des bulles √† un Allemand pour cinq ou six √©v√™ch√©s √† la fois. C'est, dit-on, que les √©v√™ques allemands n'ont point charge d'√Ęmes. Le chancelier de France est la premi√®re personne de l'√Čtat; il ne peut manger avec le roi, du moins jusqu'√† pr√©sent, et un colonel √† peine gentilhomme a cet honneur. Une intendante est reine en province, et bourgeoise √† la cour.
    On cuit en place publique ceux qui sont convaincus du péché de non-conformité, et on explique gravement dans tous les colléges la seconde églogue de Virgile, avec la déclaration d'amour de Corydon au bel Alexis: " Formosum pastor Corydon ardebat Alexin; " et on fait remarquer aux enfants que quoique Alexis soit blond et qu'Amyntas soit brun, cependant Amyntas pourrait bien avoir la préférence.
    Si un pauvre philosophe, qui ne pense point à mal, s'avise de vouloir faire tourner la terre, ou d'imaginer que la lumière vient du soleil, ou de supposer que la matière pourrait bien avoir quelques autres propriétés que celles que nous connaissons, on crie à l'impie, au perturbateur du repos public; et on traduit , ad usum Delphini, les Tusculanes de Cicéron et Lucrèce, qui sont deux cours complets d'irréligion.
¬†¬†¬†¬†Les tribunaux ne croient plus aux poss√©d√©s, on se moque des sorciers; mais on a br√Ľl√© Gaufridi et Grandier pour sortil√®ge; et en dernier lieu la moiti√© d'un parlement voulait condamner au feu un religieux, accus√© d'avoir ensorcel√© une fille de dix-huit ans, en soufflant sur elle.
    Le sceptique philosophe Bayle a été persécuté même en Hollande. La Mothe Le Vayer, plus sceptique et moins philosophe, a été précepteur du roi Louis XIV et du frère du roi. Gourville était à la fois pendu en effigie à Paris, et ministre de France en Allemagne.
¬†¬†¬†¬†Le fameux ath√©e Spinosa v√©cut et mourut tranquille. Vanini, qui n'avait √©crit que contre Aristote, fut br√Ľl√© comme ath√©e: il a l'honneur, en cette qualit√©, de remplir un article dans les histoires des gens de lettres et dans tous les dictionnaires, immenses archives de mensonges et d'un peu de v√©rit√©: ouvrez ces livres, vous y verrez que non seulement Vanini enseignait publiquement l'ath√©isme dans ses √©crits, mais encore que douze professeurs de sa secte √©taient partis de Naples avec lui dans le dessein de faire partout des pros√©lytes; ouvrez ensuite les livres de Vanini, vous serez bien surpris de ne voir que des preuves de l'existence de Dieu. Voici ce qu'on lit dans son Amphitheatrum, ouvrage √©galement condamn√© et ignor√©: " Dieu est son principe et son terme, sans fin et sans commencement, n'ayant besoin ni de l'un ni de l'autre, et p√®re de tout commencement et de toute fin; il existe toujours, mais dans aucun temps; pour lui le pass√© ne fut point, et l'avenir ne viendra point; il r√®gne partout sans √™tre dans un lieu; immobile sans s'arr√™ter, rapide sans mouvement; il est tout, et hors de tout; il est dans tout, mais sans √™tre enferm√©; hors de tout, mais sans √™tre exclus d'aucune chose; bon, mais sans qualit√©; entier, mais sans parties; immuable en variant tout l'univers; sa volont√© est sa puissance; simple, il n'y a rien en lui de purement possible, tout y est r√©el; il est le premier, le moyen, le dernier acte; enfin √©tant tout, il est au-dessus de tous les √™tres, hors d'eux, dans eux, au-del√† d'eux, √† jamais devant et apr√®s eux. " C'est apr√®s une telle profession de foi que Vanini fut d√©clar√© ath√©e. Sur quoi fut-il condamn√© ? sur la simple d√©position d'un nomm√© Fran√ßon. En vain ses livres d√©posaient pour lui. Un seul ennemi lui a co√Ľt√© la vie, et l'a fl√©tri dans l'Europe.
¬†¬†¬†¬†Le petit livre de Cymbalum mundi , qui n'est qu'une imitation froide de Lucien, et qui n'a pas le plus l√©ger, le plus √©loign√© rapport au christianisme, a √©t√© aussi condamn√© aux flammes. Mais Rabelais a √©t√© imprim√© avec privil√®ge, et on a tr√®s tranquillement laiss√© un libre cours √† l'Espion turc , et m√™me aux Lettres persanes, √† ce livre l√©ger, ing√©nieux et hardi, dans lequel il y a une lettre tout enti√®re en faveur du suicide; une autre o√Ļ l'on trouve ces propres mots , " Si l'on suppose une religion; " une autre o√Ļ il est dit express√©ment que les √©v√™ques n'ont " d'autres fonctions que de dispenser d'accomplir la loi; " une autre enfin o√Ļ il est dit que le pape est un magicien qui fait accroire que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain, etc.
¬†¬†¬†¬†L'abb√© de Saint-Pierre, homme qui a pu se tromper souvent, mais qui n'a jamais √©crit qu'en vue du bien public, et dont les ouvrages √©taient appel√©s par le cardinal Dubois, les r√™ves d'un bon citoyen; l'abb√© de Saint-Pierre, dis-je, a √©t√© exclus de l'acad√©mie fran√ßaise d'une voix unanime, pour avoir, dans un ouvrage de politique, pr√©f√©r√© l'√©tablissement des conseils sous la r√©gence aux bureaux des secr√©taires d'√Čtat qui gouvernaient sous Louis XIV, et pour avoir dit que les finances avaient √©t√© malheureusement administr√©es sur la fin de ce glorieux r√®gne. L'auteur des Lettres persanes n'avait parl√© de Louis XIV, dans son livre, que pour dire que ce roi √©tait un " magicien , qui faisait accroire √† ses sujets que du papier √©tait de l'argent; qu'il n'aimait que le gouvernement turc; qu'il pr√©f√©rait un homme qui lui donnait la serviette, √† un homme qui lui avait gagn√© des batailles; qu'il avait donn√© une pension √† un homme qui avait fui deux lieues, et un gouvernement √† un homme qui en avait fui quatre; qu'il √©tait accabl√© de pauvret√©; " quoiqu'il soit dit dans la m√™me Lettre que ses finances sont in√©puisables. Voil√†, encore une fois, tout ce que cet auteur, dans son seul livre alors connu, avait dit de Louis XIV, protecteur de l'acad√©mie fran√ßaise; et ce livre est le seul titre sur lequel l'auteur a √©t√© effectivement re√ßu dans l'acad√©mie fran√ßaise. On peut ajouter encore, pour comble de contradiction, que cette compagnie le re√ßut pour en avoir √©t√© tourn√©e en ridicule. Car de tous les livres o√Ļ on s'est r√©joui aux d√©pens de cette acad√©mie, il n'y en a gu√®re o√Ļ elle soit trait√©e plus mal que dans les Lettres persanes. Voyez la lettre o√Ļ il est dit: " Ceux qui composent ce corps n'ont d'autres fonctions que de jaser sans cesse. L'√©loge vient se placer comme de lui-m√™me dans leur babil √©ternel, etc. " Apr√®s avoir ainsi trait√© cette compagnie, il fut lou√© par elle, √† sa r√©ception, du talent de faire des portraits ressemblants.
¬†¬†¬†¬†Si je voulais continuer √† examiner les contrari√©t√©s qu'on trouve dans l'empire des lettres, il faudrait √©crire l'histoire de tous les savants et de tous les beaux-esprits; de m√™me que si je voulais d√©tailler les contrari√©t√©s dans la soci√©t√©, il faudrait √©crire l'histoire du genre humain. Un Asiatique qui voyagerait en Europe pourrait bien nous prendre pour des pa√Įens. Nos jours de la semaine portent les noms de Mars, de Mercure, de Jupiter, de V√©nus; les noces de Cupidon et de Psych√© sont peintes dans la maison des papes: mais surtout si cet Asiatique voyait notre op√©ra, il ne douterait pas que ce ne f√Ľt une f√™te √† l'honneur des dieux du paganisme. S'il s'informait un peu plus exactement de nos moeurs, il serait bien plus √©tonn√©; il verrait en Espagne qu'une loi s√©v√®re d√©fend qu'aucun √©tranger ait la moindre part indirecte au commerce de l'Am√©rique, et que cependant les √©trangers y font, par les facteurs espagnols, un commerce de cinquante millions par an, de sorte que l'Espagne ne peut s'enrichir que par la violation de la loi, toujours subsistante et toujours m√©pris√©e. Il verrait qu'en un autre pays le gouvernement fait fleurir une compagnie des Indes, et que les th√©ologiens ont d√©clar√© le dividende des actions criminel devant Dieu. Il verrait qu'on ach√®te le droit de juger les hommes, celui de commander √† la guerre, celui d'entrer au conseil; il ne pourrait comprendre pourquoi il est dit dans les patentes qui donnent ces places, qu'elles ont √©t√© accord√©es gratis et sans brigue, tandis que la quittance de finance est attach√©e aux lettres de provision. Notre Asiatique ne serait-il pas surpris de voir des com√©diens gag√©s par les souverains, et excommuni√©s par les cur√©s ? Il demanderait pourquoi un lieutenant g√©n√©ral roturier, qui aura gagn√© des batailles , sera mis √† la taille comme un paysan, et qu'un √©chevin sera noble comme les Montmorenci ? Pourquoi, tandis qu'on interdit les spectacles r√©guliers, dans une semaine consacr√©e √† l'√©dification, on permet des bateleurs qui offensent les oreilles les moins d√©licates ? Il verrait presque toujours nos usages en contradiction avec nos lois; et si nous voyagions en Asie, nous y trouverions √† peu pr√®s les m√™mes incompatibilit√©s.
¬†¬†¬†¬†Les hommes sont partout √©galement fous; ils ont fait des lois √† mesure, comme on r√©pare des br√®ches de murailles. Ici les fils a√ģn√©s ont √īt√© tout ce qu'ils ont pu aux cadets, l√† les cadets partagent √©galement. Tant√īt l'√Čglise a ordonn√© le duel, tant√īt elle l'a anath√©matis√©. On a excommuni√© tour-√†-tour les partisans et les ennemis d'Aristote, et ceux qui portaient des cheveux longs et ceux qui les portaient courts. Nous n'avons dans le monde de loi parfaite que pour r√©gler une esp√®ce de folie, qui est le jeu. Les r√®gles du jeu sont les seules qui n'admettent ni exception, ni rel√Ęchement, ni vari√©t√©, ni tyrannie. Un homme qui a √©t√© laquais, s'il joue au lansquenet avec des rois, est pay√© sans difficult√© quand il gagne; partout ailleurs la loi est un glaive dont le plus fort coupe par morceaux le plus faible.
    Cependant ce monde subsiste comme si tout était bien ordonné; l'irrégularité tient à notre nature; notre monde politique est comme notre globe, quelque chose d'informe qui se conserve toujours. Il y aurait de la folie à vouloir que les montagnes, les mers, les rivières, fussent tracées en belles figures régulières; il y aurait encore plus de folie de demander aux hommes une sagesse parfaite; ce serait vouloir donner des ailes à des chiens, ou des cornes à des aigles.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Exemples tir√©s de l'histoire, de la sainte √Čcriture, de plusieurs √©crivains, du fameux cur√© Meslier, d'un pr√©dicant nomm√© Antoine, etc.
    On vient de montrer les contradictions de nos usages, de nos moeurs, de nos lois: on n'en a pas dit assez.
¬†¬†¬†¬†Tout a √©t√© fait, surtout dans notre Europe, comme l'habit d'Arlequin: son ma√ģtre n'avait point de drap; quand il fallut l'habiller, il prit des vieux lambeaux de toutes couleurs: Arlequin fut ridicule, mais il fut v√™tu.
¬†¬†¬†¬†O√Ļ est le peuple dont les lois et les usages ne se contredisent pas ? Y a-t-il une contradiction plus frappante et en m√™me temps plus respectable que le saint empire romain ? en quoi est-il saint ? en quoi est-il empire ? en quoi est-il romain ?
    Les Allemands sont une brave nation que ni les Germanicus, ni les Trajan, ne purent jamais subjuguer entièrement. Tous les peuples germains qui habitaient au-delà de l'Elbe furent toujours invincibles, quoique mal armés; c'est en partie de ces tristes climats que sortirent les vengeurs du monde. Loin que l'Allemagne soit l'empire romain, elle a servi à le détruire.
    Cet empire était réfugié à Constantinople, quand un Allemand, un Austrasien alla d'Aix-la-Chapelle à Rome, dépouiller pour jamais les césars grecs de ce qui leur restait en Italie. Il prit le nom de césar, d'imperator; mais ni lui ni ses successeurs n'osèrent jamais résider à Rome. Cette capitale ne peut ni se vanter ni se plaindre que depuis Augustule, dernier excrément de l'empire romain, aucun césar ait vécu et soit enterré dans ses murs.
    Il est difficile que l'empire soit saint, parce qu'il professe trois religions, dont deux sont déclarées impies, abominables, damnables et damnées, par la cour de Rome, que toute la cour impériale regarde comme souveraine sur ces cas.
    Il n'est certainement pas romain, puisque l'empereur n'a pas dans Rome une maison.
¬†¬†¬†¬†En Angleterre on sert les rois √† genoux. La maxime constante est que le roi ne peut jamais faire mal: The king can do no wrong. Ses ministres seuls peuvent avoir tort; il est infaillible dans ses actions comme le pape dans ses jugements. Telle est la loi fondamentale, la loi salique d'Angleterre. Cependant le parlement juge son roi √Čdouard II vaincu et fait prisonnier par sa femme: on d√©clare qu'il a tous les torts du monde, et qu'il est d√©chu de tous droits √† la couronne. Guillaume Trussel vient dans sa prison lui faire le compliment suivant:
    " Moi, Guillaume Trussel, procureur du parlement et de toute la nation anglaise, je révoque l'hommage à toi fait autrefois; je te défie, et je te prive du pouvoir royal, et nous ne tiendrons plus à toi doresnavant. "
¬†¬†¬†¬†Le parlement juge et condamne le roi Richard II, fils du grand √Čdouard III. Trente et un chefs d'accusation sont produits contre lui, parmi lesquels on en trouve deux singuliers: Qu'il avait emprunt√© de l'argent sans payer, et qu'il avait dit en pr√©sence de t√©moins qu'il √©tait le ma√ģtre de la vie et des biens de ses sujets.
    Le parlement dépose Henri VI qui avait un très grand tort, mais d'une autre espèce, celui d'être imbécile.
¬†¬†¬†¬†Le parlement d√©clare √Čdouard IV tra√ģtre, confisque tous ses biens; et ensuite le r√©tablit quand il est heureux.
    Pour Richard III, celui-là eut véritablement tort plus que tous les autres: c'était un Néron, mais un Néron courageux; et le parlement ne déclara ses torts que quand il eut été tué.
    La chambre représentant le peuple d'Angleterre imputa plus de torts à Charles 1er qu'il n'en avait, et le fit périr sur un échafaud. Le parlement jugea que Jacques II avait de très grands torts, et surtout celui de s'être enfui. Il déclara la couronne vacante, c'est-à-dire, il le déposa.
¬†¬†¬†¬†Aujourd'hui Junius √©crit au roi d'Angleterre que ce monarque a tort d'√™tre bon et sage. Si ce ne sont pas l√† des contradictions, je ne sais o√Ļ l'on peut en trouver.
DES CONTRADICTIONS DANS QUELQUES RITES.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s ces grandes contradictions politiques qui se divisent en cent mille petites contradictions, il n'y en a point de plus forte que celle de quelques uns de nos rites. Nous d√©testons le juda√Įsme; il n'y a pas quinze ans qu'on br√Ľlait encore les Juifs. Nous les regardons comme les assassins de notre Dieu, et nous nous assemblons tous les dimanches pour psalmodier des cantiques juifs: si nous ne les r√©citons pas en h√©breu, c'est que nous sommes des ignorants. Mais les quinze premiers √©v√™ques, pr√™tres, diacres et troupeau de J√©rusalem, berceau de la religion chr√©tienne, r√©cit√®rent toujours les psaumes juifs dans l'idiome juif de la langue syriaque; et jusqu'au temps du calife Omar, presque tous les chr√©tiens depuis Tyr jusqu'√† Alep priaient dans cet idiome juif. Aujourd'hui qui r√©citerait les psaumes tels qu'ils ont √©t√© compos√©s, qui les chanterait dans la langue juive, serait soup√ßonn√© d'√™tre circoncis et d'√™tre juif: il serait br√Ľl√© comme tel; il l'aurait √©t√© du moins il y a vingt ans, quoique J√©sus-Christ ait √©t√© circoncis, quoique les ap√ītres et les disciples aient √©t√© circoncis. Je mets √† part tout le fond de notre sainte religion, tout ce qui est un objet de foi, tout ce qu'il ne faut consid√©rer qu'avec une soumission craintive; je n'envisage que l'√©corce, je ne touche qu'√† l'usage; je demande s'il y en eut jamais un plus contradictoire ?
DES CONTRADICTIONS DANS LES AFFAIRES ET DANS LES HOMMES.
    Si quelque société littéraire veut entreprendre le dictionnaire des contradictions, je souscris pour vingt volumes in-folio.
    Le monde ne subsiste que de contradictions; que faudrait-il pour les abolir ? assembler les états du genre humain. Mais de la manière dont les hommes sont faits, ce serait une nouvelle contradiction s'ils étaient d'accord. Assemblez tous les lapins de l'univers, il n'y aura pas deux avis différents parmi eux.
    Je ne connais que deux sortes d'êtres immuables sur la terre, les géomètres et les animaux; ils sont conduits par deux règles invariables, la démonstration et l'instinct: et encore les géomètres ont-ils eu quelques disputes, mais les animaux n'ont jamais varié.
DES CONTRADICTIONS DANS LES HOMMES ET DANS LES AFFAIRES.
    Les contrastes, les jours et les ombres sous lesquels on représente dans l'histoire les hommes publics, ne sont pas des contradictions, ce sont des portraits fidèles de la nature humaine.
    Tous les jours on condamne et on admire Alexandre le meurtrier de Clitus, mais le vengeur de la Grèce, le vainqueur des Perses, et le fondateur d'Alexandrie
    César le débauché, qui vole le trésor public de Rome pour asservir sa patrie mais dont la clémence égale la valeur, et dont l'esprit égale le courage
    Mahomet, imposteur, brigand; mais le seul des législateurs religieux qui ait eu du courage, et qui ait fondé un grand empire
    L'enthousiaste Cromwell, fourbe dans le fanatisme même, assassin de son roi en forme juridique, mais aussi profond politique que valeureux guerrier.
    Mille contrastes se présentent souvent en foule, et ces contrastes sont dans la nature; ils ne sont pas plus étonnants qu'un beau jour suivi de la tempête.
DES CONTRADICTIONS APPARENTES DANS LES LIVRES.
¬†¬†¬†¬†Il faut soigneusement distinguer dans les √©crits, et surtout dans les livres sacr√©s, les contradictions apparentes et les r√©elles. Il est dit dans le Pentateuque que Mo√Įse √©tait le plus doux des hommes, et qu'il fit √©gorger vingt-trois mille H√©breux qui avaient ador√© le veau d'or, et vingt-quatre mille qui avaient ou √©pous√© comme lui, ou fr√©quent√© des femmes madianites; mais de sages commentateurs ont prouv√© solidement que Mo√Įse √©tait d'un naturel tr√®s doux, et qu'il n'avait fait qu'ex√©cuter les vengeances de Dieu en faisant massacrer ces quarante-sept mille Isra√©lites coupables, comme nous l'avons d√©j√† vu.
¬†¬†¬†¬†Des critiques hardis ont cru apercevoir une contradiction dans le r√©cit o√Ļ il est dit que Mo√Įse changea toutes les eaux de l'√Čgypte en sang, et que les magiciens de Pharaon firent ensuite le m√™me prodige, sans que l'Exode mette aucun intervalle entre le miracle de Mo√Įse et l'op√©ration magique des enchanteurs.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt d'abord impossible que ces magiciens changent en sang ce qui est d√©j√† devenu sang; mais cette difficult√© peut se lever en supposant que Mo√Įse avait laiss√© les eaux reprendre leur premi√®re nature, pour donner au pharaon le temps de rentrer en lui-m√™me. Cette supposition est d'autant plus plausible, que si le texte ne la favorise pas express√©ment, il ne lui est pas contraire.
    Les mêmes incrédules demandent comment tous les chevaux ayant été tués par la grêle dans la sixième plaie, Pharaon put poursuivre la nation juive avec de la cavalerie ? Mais cette contradiction n'est pas même apparente, puisque la grêle, qui tua tous les chevaux qui étaient aux champs, ne put tomber sur ceux qui étaient dans les écuries.
¬†¬†¬†¬†Une des plus fortes contradictions qu'on ait cru trouver dans l'histoire des Rois, est la disette totale d'armes offensives et d√©fensives chez les Juifs √† l'av√©nement de Sa√ľl, compar√©e avec l'arm√©e de trois cent trente mille combattants que Sa√ľl conduit contre les Ammonites qui assi√©geaient Jab√®s en Galaad.
    Il est rapporté en effet qu'alors , et même après cette bataille, il n'y avait pas une lance, pas une seule épée chez tout le peuple hébreu; que les Philistins empêchaient les Hébreux de forger des épées et des lances; que les Hébreux étaient obligés d'aller chez les Philistins pour faire aiguiser le soc de leurs charrues , leurs hoyaux, leurs cognées, et leurs serpettes.
¬†¬†¬†¬†Cet aveu semble prouver que les H√©breux √©taient en tr√®s petit nombre, et que les Philistins √©taient une nation puissante, victorieuse, qui tenait les Isra√©lites sous le joug, et qui les traitait en esclaves; qu'enfin il n'√©tait pas possible que Sa√ľl e√Ľt assembl√© trois cent trente mille combattants, etc.
¬†¬†¬†¬†Le r√©v√©rend p√®re dom Calmet dit " qu'il est croyable qu'il a un peu d'exag√©ration dans ce qui est dit ici de Sa√ľl et de Jonathas; " mais ce savant homme oublie que les autres commentateurs attribuent les premi√®res victoires de Sa√ľl et de Jonathas √† un de ces miracles √©vidents que Dieu daigna faire si souvent en faveur de son pauvre peuple. Jonathas, avec son seul √©cuyer, tua d'abord vingt ennemis; et les Philistins, √©tonn√©s, tourn√®rent leurs armes les uns contre les autres. L'auteur du livre des Rois dit positivement que ce fut comme un miracle de Dieu, accidit quasi miraculum a Deo. Il n'y a donc point l√† de contradiction.
¬†¬†¬†¬†Les ennemis de la religion chr√©tienne, les Celse, les Porphyre, les Julien, ont √©puis√© la sagacit√© de leur esprit sur cette mati√®re. Des auteurs juifs se sont pr√©valus de tous les avantages que leur donnait la sup√©riorit√© de leurs connaissances dans la langue h√©bra√Įque pour mettre au jour ces contradictions apparentes; ils ont √©t√© suivis m√™me par des chr√©tiens tels que milord Herbert, Wollaston, Tindal, Toland, Collins, Shaftesbury, Woolston, Gordon, Bolingbroke, et plusieurs auteurs de divers pays. Fr√©ret, secr√©taire perp√©tuel de l'acad√©mie des belles-lettres de France, le savant Leclerc m√™me, Simon de l'Oratoire, ont cru apercevoir quelques contradictions qu'on pouvait attribuer aux copistes. Une foule d'autres critiques ont voulu relever et r√©former des contradictions qui leur ont paru inexplicables.
    On lit dans un livre dangereux fait avec beaucoup d'art: " Saint Matthieu et saint Luc donnent chacun une généalogie de Jésus-Christ différente; et pour qu'on ne croie pas que ce sont de ces différences légères qu'on peut attribuer à méprise ou inadvertance, il est aisé de s'en convaincre par ses yeux en lisant Matthieu au chap. I, et Luc au chap. III: on verra qu'il y a quinze générations de plus dans l'une que dans l'autre; que depuis David elles se séparent absolument; qu'elles se réunissent à Salathiel; mais qu'après son fils elles se séparent de nouveau, et ne se réunissent plus qu'à Joseph.
    Dans la même généalogie, saint Matthieu tombe encore dans une contradiction manifeste; car il dit qu'Osias était père de Jonathan; et dans les Paralipomènes, livre 1er, chap III, v. 11 et 12, on trouve trois générations entre eux: savoir, Joas, Amazias, Azarias, desquels Luc ne parle pas plus que Matthieu. De plus, cette généalogie ne fait rien à celle de Jésus, puisque, selon notre loi, Joseph n'avait eu aucun commerce avec Marie. "
    Pour répondre à cette objection faite depuis le temps d'Origène, et renouvelée de siècle en siècle, il faut lire Julius Africanus. Voici les deux généalogies conciliées dans la table suivante, telle qu'elle se trouve dans la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques.
DAVID
    SALOMON et ses descendants, rapportés par saint Matthieu. NATHAN et ses descendants, rapportés par saint Luc.
ESTHA
¬†¬†¬†¬†MATHAN, premier mari. MELCHI, ou plut√īt MATHAT, second mari.
¬†¬†¬†¬†JACOB, fils de Mathan, premier mari. Leur femme commune, dont on ne sait point le nom; mari√©e premi√®rement √† H√ČLI, dont elle n'a point eu d'enfant, et ensuite √† JACOB son fr√®re. H√ČLI.
¬†¬†¬†¬†JOSEPH, fils naturel de Jacob. Fils d'H√ČLI, selon la loi.
¬†¬†¬†¬†Il y a une autre mani√®re de concilier les deux g√©n√©alogies par saint √Čpiphane.
    Suivant lui, Jacob Panther, descendu de Salomon, est père de Joseph et de Cléophas.
    Joseph a de sa première femme six enfants, Jacques, Josué, Siméon, Juda, Marie, et Salomé.
    Il épouse ensuite la vierge Marie, mère de Jésus, fille de Joachim et d'Anne.
¬†¬†¬†¬†Il y a plusieurs autres mani√®res d'expliquer ces deux g√©n√©alogies. Voyez l'ouvrage de dom Calmet, intitul√©: Dissertation o√Ļ l'on essaie de concilier saint Matthieu avec saint Luc sur la g√©n√©alogie de J√©sus-Christ.
¬†¬†¬†¬†Les m√™mes savants incr√©dules qui ne sont occup√©s qu'√† comparer des dates, √† examiner les livres et les m√©dailles, √† confronter les anciens auteurs, √† chercher la v√©rit√© avec la prudence humaine, et qui perdent par leur science la simplicit√© de la foi, reprochent √† saint Luc de contredire les autres √Čvangiles, et de s'√™tre tromp√© dans ce qu'il avance sur la naissance du Sauveur. Voici comme s'en explique t√©m√©rairement l'auteur de l'Analyse de la religion chr√©tienne (page 23).
¬†¬†¬†¬†" Saint Luc dit que Cyr√©nius avait le gouvernement de Syrie lorsque Auguste fit faire le d√©nombrement de tout l'empire. On va voir combien il se rencontre de fausset√©s √©videntes dans ce peu de mots. 1¬į Tacite et Su√©tone, les plus exacts de tous les historiens, ne disent pas un mot du pr√©tendu d√©nombrement de tout l'empire, qui assur√©ment e√Ľt √©t√© un √©v√©nement bien singulier, puisqu'il n'y en eut jamais sous aucun empereur; du moins aucun auteur ne rapporte qu'il y en ait eu. 2¬į Cyr√©nius ne vint dans la Syrie que dix ans apr√®s le temps marqu√© par Luc; elle √©tait alors gouvern√©e par Quintilius Varus, comme Tertullien le rapporte, et comme il est confirm√© par les m√©dailles. "
    On avouera qu'en effet il n'y eut jamais de dénombrement de tout l'empire romain, et qu'il n'y eut qu'un cens de citoyens romains, selon l'usage. Il se peut que des copistes aient écrit dénombrement pour cens. A l'égard de Cyrénius, que les copistes ont transcrit Cyrinus, il est certain qu'il n'était pas gouverneur de la Syrie dans le temps de la naissance de notre Sauveur, et que c'était alors Quintilius Varus; mais il est très naturel que Quintilius Varus ait envoyé en Judée ce même Cyrénius qui lui succéda, dix ans après, dans le gouvernement de la Syrie. On ne doit point dissimuler que cette explication laisse encore quelques difficultés.
    Premièrement, le cens fait sous Auguste ne se rapporte point au temps de la naissance de Jésus-Christ.
    Secondement, les Juifs n'étaient point compris dans ce cens. Joseph et son épouse n'étaient point citoyens romains. Marie ne devait donc point, dit-on, partir de Nazareth, qui est à l'extrémité de la Judée, à quelques milles du mont Thabor, au milieu du désert, pour aller accoucher à Bethléem, qui est à quatre-vingts milles de Nazareth.
    Mais il se peut très aisément que Cyrinus ou Cyrénius étant venu à Jérusalem de la part de Quintilius Varus pour imposer un tribut par tête, Joseph et Marie eussent reçu l'ordre du magistrat de Bethléem de venir se présenter pour payer le tribut dans le bourg de Bethléem, lieu de leur naissance; il n'y a rien là qui soit contradictoire.
¬†¬†¬†¬†Les critiques peuvent t√Ęcher d'infirmer cette solution, en repr√©sentant que c'√©tait H√©rode seul qui imposait les tributs; que les Romains ne levaient rien alors sur la Jud√©e; qu'Auguste laissait H√©rode ma√ģtre absolu chez lui, moyennant le tribut que cet Idum√©en payait √† l'empire. Mais on peut dans un besoin s'arranger avec un prince tributaire, et lui envoyer un intendant pour √©tablir de concert avec lui la nouvelle taxe.
¬†¬†¬†¬†Nous ne dirons point ici, comme tant d'autres, que les copistes ont commis beaucoup de fautes, et qu'il y en a plus de dix mille dans la version que nous avons. Nous aimons mieux dire avec les docteurs et les plus √©clair√©s, que les √Čvangiles nous ont √©t√© donn√©s pour nous enseigner √† vivre saintement, et non pas √† critiquer savamment.
¬†¬†¬†¬†Ces pr√©tendues contradictions firent un effet bien terrible sur le d√©plorable Jean Meslier, cur√© d'√Čtrepigni et de But en Champagne: cet homme vertueux, √† la v√©rit√©, et tr√®s charitable, mais sombre et m√©lancolique, n'ayant gu√®re d'autres livres que la Bible et quelques P√®res, les lut avec une attention qui lui devint fatale; il ne fut pas assez docile, lui qui devait enseigner la docilit√© √† son troupeau. Il vit les contradictions apparentes, et ferma les yeux sur la conciliation. Il crut voir des contradictions affreuses entre J√©sus n√© Juif, et ensuite reconnu Dieu; entre ce Dieu connu d'abord pour le fils de Joseph, charpentier, et le fr√®re de Jacques, mais descendu d'un empyr√©e qui n'existe point, pour d√©truire le p√©ch√© sur la terre, et la laissant couverte de crimes; entre ce Dieu n√© d'un vil artisan, et descendant de David par son p√®re qui n'√©tait pas son p√®re; entre le cr√©ateur de tous les mondes, et le petit-fils de l'adult√®re Bethsab√©e, de l'impudente Ruth, de l'incestueuse Thamar, de la prostitu√©e de J√©richo, et de la femme d'Abraham ravie par un roi d'√Čgypte, ravie ensuite √† l'√Ęge de quatre-vingt-dix ans.
¬†¬†¬†¬†Meslier √©tale avec une impi√©t√© monstrueuse toutes ces pr√©tendues contradictions qui le frapp√®rent, et dont il lui aurait √©t√© ais√© de voir la solution, pour peu qu'il e√Ľt eu l'esprit docile. Enfin sa tristesse s'augmentant dans sa solitude, il eut le malheur de prendre en horreur la sainte religion qu'il devait pr√™cher et aimer; et, n'√©coutant plus que sa raison s√©duite, il abjura le christianisme par un testament olographe, dont il laissa trois copies √† sa mort, arriv√©e en 1732. L'extrait de ce testament a √©t√© imprim√© plusieurs fois, et c'est un scandale bien cruel. Un cur√© qui demande pardon √† Dieu et √† ses paroissiens, en mourant, de leur avoir enseign√© des dogmes chr√©tiens ! un cur√© charitable qui a le christianisme en ex√©cration, parce que plusieurs chr√©tiens sont m√©chants, que le faste de Rome le r√©volte, et que les difficult√©s des saints livres l'irritent ! un cur√© qui parle du christianisme comme Porphyre, Jamblique, √Čpict√®te, Marc-Aur√®le, Julien ! et cela lorsqu'il est pr√™t de para√ģtre devant Dieu ! Quel coup funeste pour lui et pour ceux que son exemple peut √©garer !
    C'est ainsi que le malheureux prédicant Antoine , trompé par les contradictions apparentes qu'il crut voir entre la nouvelle loi et l'ancienne, entre l'olivier franc et l'olivier sauvage, eut le malheur de quitter la religion chrétienne pour la religion juive; et, plus hardi que Jean Meslier, il aima mieux mourir que se rétracter.
¬†¬†¬†¬†On voit, par le testament de Jean Meslier, que c'√©taient surtout les contrari√©t√©s apparentes des √Čvangiles qui avaient boulevers√© l'esprit de ce malheureux pasteur, d'ailleurs d'une vertu rigide, et qu'on ne peut regarder qu'avec compassion. Meslier est profond√©ment frapp√© des deux g√©n√©alogies qui semblent se combattre; il n'en avait pas vu la conciliation; il se soul√®ve, il se d√©pite, en voyant que saint Matthieu fait aller le p√®re, la m√®re, et l'enfant en √Čgypte, apr√®s avoir re√ßu l'hommage des trois mages ou rois d'Orient, et pendant que le vieil H√©rode, craignant d'√™tre d√©tr√īn√© par un enfant qui vient de na√ģtre √† Bethl√©em, fait √©gorger tous les enfants du pays pour pr√©venir cette r√©volution. Il est √©tonn√© que ni saint Luc, ni saint Jean, ni saint Marc, ne parlent de ce massacre. Il est confondu quand il voit que saint Luc fait rester saint Joseph, la bienheureuse vierge Marie, et J√©sus notre Sauveur, √† Bethl√©em, apr√®s quoi ils se retir√®rent √† Nazareth. Il devait voir que la sainte famille pouvait aller d'abord en √Čgypte, et quelque temps apr√®s √† Nazareth sa patrie.
    Si saint Matthieu seul parle des trois mages et de l'étoile qui les conduisit du fond de l'Orient à Bethléem, et du massacre des enfants; si les autres évangélistes n'en parlent pas, ils ne contredisent point saint Matthieu; le silence n'est point une contradiction.
    Si les trois premiers évangélistes, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, ne font vivre Jésus-Christ que trois mois depuis son baptême en Galilée jusqu'à son supplice à Jérusalem; et si saint Jean le fait vivre trois ans et trois mois, il est aisé de rapprocher saint Jean des trois autres évangélistes, puisqu'il ne dit point expressément que Jésus-Christ prêcha en Galilée pendant trois ans et trois mois, et qu'on l'infère seulement de ses récits. Fallait-il renoncer à sa religion sur de simples inductions, sur de simples raisons de controverse, sur des difficultés de chronologie ?
¬†¬†¬†¬†Il est impossible, dit Meslier, d'accorder saint Matthieu et saint Luc, quand le premier dit que J√©sus en sortant du d√©sert alla √† Capharna√ľm, et le second qu'il alla √† Nazareth.
    Saint Jean dit que ce fut André qui s'attacha le premier à Jésus-Christ; les trois autres évangélistes disent que ce fut Simon Pierre.
¬†¬†¬†¬†Il pr√©tend encore qu'ils se contredisent sur le jour o√Ļ J√©sus c√©l√©bra sa p√Ęque, sur l'heure de son supplice, sur le lieu, sur le temps de son apparition, de sa r√©surrection. Il est persuad√© que des livres qui se contredisent ne peuvent √™tre inspir√©s par le Saint-Esprit; mais il n'est pas de foi que le Saint-Esprit ait inspir√© toutes les syllabes; il ne conduisit pas la main de tous les copistes, il laissa agir les causes secondes: c'√©tait bien assez qu'il daign√Ęt nous r√©v√©ler les principaux myst√®res, et qu'il institu√Ęt dans la suite des temps une √Čglise pour les expliquer. Toutes ces contradictions, reproch√©es si souvent aux √Čvangiles avec une si grande amertume, sont mises au grand jour par les sages commentateurs; loin de se nuire, elles s'expliquent chez eux l'une par l'autre; elles se pr√™tent un mutuel secours dans les concordances, et dans l'harmonie des quatre √Čvangiles.
    Et s'il y a plusieurs difficultés qu'on ne peut expliquer, des profondeurs qu'on ne peut comprendre, des aventures qu'on ne peut croire, des prodiges qui révoltent la faible raison humaine, des contradictions qu'on ne peut concilier, c'est pour exercer notre foi, et pour humilier notre esprit.
CONTRADICTIONS DANS LES JUGEMENTS SUR LES OUVRAGES.
¬†¬†¬†¬†J'ai quelquefois entendu dire d'un bon juge plein de go√Ľt: Cet homme ne d√©cide que par humeur; il trouvait hier le Poussin un peintre admirable; aujourd'hui il le trouve tr√®s m√©diocre. C'est que le Poussin en effet a m√©rit√© de grands √©loges et des critiques.
    On ne se contredit point quand on est en extase devant les belles scènes d'Horace et de Curiace, du Cid et de Chimène, d'Auguste et de Cinna, et qu'on voit ensuite, avec un soulèvement de coeur mêlé de la plus vive indignation, quinze tragédies de suite sans aucun intérêt, sans aucune beauté, et qui ne sont pas même écrites en français.
    C'est l'auteur qui se contredit: c'est lui qui a le malheur d'être entièrement différent de lui-même. Le juge se contredirait, s'il applaudissait également l'excellent et le détestable. Il doit admirer dans Homère la peinture des Prières qui marchent après l'Injure, les yeux mouillés de pleurs; la ceinture de Vénus; les adieux d'Hector et d'Andromaque; l'entrevue d'Achille et de Priam. Mais doit-il applaudir de même à des dieux qui se disent des injures, et qui se battent; à l'uniformité des combats qui ne décident rien; à la brutale férocité des héros; à l'avarice qui les domine presque tous; enfin à un poème qui finit par une trêve de onze jours, laquelle fait sans doute attendre la continuation de la guerre et la prise de Troie, que cependant on ne trouve point ?
¬†¬†¬†¬†Le bon juge passe souvent de l'approbation au bl√Ęme, quelque bon livre qu'il puisse lire.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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