CHRISTIANISME

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CHRISTIANISME
SECTION PREMI√ąRE.
√Čtablissement du christianisme, dans son √©tat civil et politique.
    Dieu nous garde d'oser mêler ici le divin au profane ! nous ne sondons point les voies de la Providence. Hommes, nous ne parlons qu'à des hommes.
¬†¬†¬†¬†Lorsque Antoine et ensuite Auguste eurent donn√© la Jud√©e √† l'Arabe H√©rode leur cr√©ature et leur tributaire, ce prince, √©tranger chez les Juifs, devint le plus puissant de tous leurs rois. Il eut des ports sur la M√©diterran√©e, Ptol√©ma√Įde, Ascalon. Il b√Ętit des villes; il √©leva un temple au dieu Apollon dans Rhodes, un temple √† Auguste dans C√©sar√©e. Il b√Ętit de fond en comble celui de J√©rusalem, et il en fit une tr√®s forte citadelle. La Palestine, sous son r√®gne, jouit d'une profonde paix. Enfin, il fut regard√© comme un messie, tout barbare qu'il √©tait dans sa famille, et tout tyran de son peuple dont il d√©vorait la substance pour subvenir √† ses grandes entreprises. Il n'adorait que C√©sar, et il fut presque ador√© des h√©rodiens.
    La secte des Juifs était répandue depuis longtemps dans l'Europe et dans l'Asie; mais ses dogmes étaient entièrement ignorés. Personne ne connaissait les livres juifs, quoique plusieurs fussent, dit-on, déjà traduits en grec dans Alexandrie. On ne savait des Juifs que ce que les Turcs et les Persans savent aujourd'hui des Arméniens, qu'ils sont des courtiers de commerce, des agents de change. Du reste, un Turc ne s'informe jamais si un Arménien est eutichéen, ou jacobite, ou chrétien de saint Jean, ou arien.
    Le théisme de la Chine, et les respectables livres de Confutzée, qui vécut environ six cents ans avant Hérode, étaient encore plus ignorés des nations occidentales que les rites juifs.
¬†¬†¬†¬†Les Arabes, qui fournissaient les denr√©es pr√©cieuses de l'Inde aux Romains, n'avaient pas plus d'id√©e de la th√©ologie des brachmanes que nos matelots qui vont √† Pondich√©ri ou √† Madras. Les femmes indiennes √©taient en possession de se br√Ľler sur le corps de leurs maris de temps imm√©morial; et ces sacrifices √©tonnants, qui sont encore en usage, √©taient aussi ignor√©s des Juifs que les coutumes de l'Am√©rique. Leurs livres, qui parlent de Gog et de Magog, ne parlent jamais de l'Inde.
¬†¬†¬†¬†L'ancienne religion de Zoroastre √©tait c√©l√®bre, et n'en √©tait pas plus connue dans l'empire romain. On savait seulement en g√©n√©ral que les mages admettaient une r√©surrection, un paradis, un enfer; et il fallait bien que cette doctrine e√Ľt perc√© chez les Juifs voisins de la Chald√©e, puisque la Palestine √©tait partag√©e du temps d'H√©rode entre les pharisiens qui commen√ßaient √† croire le dogme de la r√©surrection, et les saduc√©ens qui ne regardaient cette doctrine qu'avec m√©pris.
¬†¬†¬†¬†Alexandrie, la ville la plus commer√ßante du monde entier, √©tait peupl√©e d'√Čgyptiens qui adoraient S√©rapis, et qui consacraient des chats; de Grecs qui philosophaient, de Romains qui dominaient, de Juifs qui s'enrichissaient. Tous ces peuples s'acharnaient √† gagner de l'argent, √† se plonger dans les plaisirs ou dans le fanatisme, √† faire ou √† d√©faire des sectes de religion, surtout dans l'oisivet√© qu'ils go√Ľt√®rent d√®s qu'Auguste eut ferm√© le temple de Janus.
    Les Juifs étaient divisés en trois factions principales: celle des Samaritains se disait la plus ancienne, parce que Samarie (alors Sebaste) avait subsisté pendant que Jérusalem fut détruite avec son temple sous les rois de Babylone; mais ces Samaritains étaient un mélange de Persans et de Palestins.
¬†¬†¬†¬†La seconde faction, et la plus puissante, √©tait celle des J√©rosolymites. Ces Juifs, proprement dits, d√©testaient ces Samaritains, et en √©taient d√©test√©s. Leurs int√©r√™ts √©taient tout oppos√©s. Ils voulaient qu'on ne sacrifi√Ęt que dans le temple de J√©rusalem. Une telle contrainte e√Ľt attir√© beaucoup d'argent dans cette ville. C'√©tait par cette raison-l√† m√™me que les Samaritains ne voulaient sacrifier que chez eux. Un petit peuple, dans une petite ville, peut n'avoir qu'un temple; mais d√®s que ce peuple s'est √©tendu dans soixante et dix lieues de pays en long, et dans vingt-trois en large, comme fit le peuple juif; d√®s que son territoire est presque aussi grand et aussi peupl√© que le Languedoc ou la Normandie, il est absurde de n'avoir qu'une √©glise. O√Ļ en seraient les habitants de Montpellier, s'ils ne pouvaient entendre la messe qu'√† Toulouse ?
¬†¬†¬†¬†La troisi√®me faction √©tait des Juifs hell√©nistes, compos√©e principalement de ceux qui commer√ßaient, et qui exer√ßaient des m√©tiers en √Čgypte et en Gr√®ce. Ceux-l√† avaient le m√™me int√©r√™t que les Samaritains. Onias, fils d'un grand-pr√™tre juif, et qui voulait √™tre grand-pr√™tre aussi, obtint du roi d'√Čgypte Ptol√©m√©e Philom√©tor, et surtout de Cl√©op√Ętre sa femme, la permission de b√Ętir un temple juif aupr√®s de Bubaste. Il assura la reine Cl√©op√Ętre qu'Isa√Įe avait pr√©dit qu'un jour le Seigneur aurait un temple dans cet endroit-l√†. Cl√©op√Ętre, √† qui il fit un beau pr√©sent, lui manda que puisque Isa√Įe l'avait dit, il fallait l'en croire. Ce temple fut nomm√© l'Onion; et si Onias ne fut pas grand-sacrificateur, il fut capitaine d'une troupe de milice. Ce temple fut construit cent soixante ans avant notre √®re vulgaire. Les Juifs de J√©rusalem eurent toujours cet Onion en horreur, aussi bien que la traduction dite des Septante. Ils institu√®rent m√™me une f√™te d'expiation pour ces deux pr√©tendus sacril√®ges.
    Les rabbins de l'Onion, mêlés avec les Grecs, devinrent plus savants (à leur mode) que les rabbins de Jérusalem et de Samarie; et ces trois factions commencèrent à disputer entre elles sur des questions de controverse qui rendent nécessairement l'esprit subtil, faux, et insociable.
¬†¬†¬†¬†Les Juifs √©gyptiens, pour √©galer l'aust√©rit√© des ess√©niens et des juda√Įtes de la Palestine, √©tablirent, quelque temps avant le christianisme, la secte des th√©rapeutes, qui se vou√®rent comme eux √† une esp√®ce de vie monastique et √† des mortifications.
    Ces différentes sociétés étaient des imitations des anciens mystères égyptiens, persans, thraciens, grecs, qui avaient inondé la terre depuis l'Euphrate et le Nil jusqu'au Tibre.
    Dans les commencements, les initiés admis à ces confréries étaient en petit nombre, et regardés comme des hommes privilégiés, séparés de la multitude; mais du temps d'Auguste, leur nombre fut très considérable; de sorte qu'on ne parlait que de religion du fond de la Syrie au mont Atlas et à l'Océan germanique.
¬†¬†¬†¬†Parmi tant de sectes et de cultes s'√©tait √©tablie l'√©cole de Platon, non seulement dans la Gr√®ce, mais √† Rome, et surtout dans l'√Čgypte. Platon avait pass√© pour avoir puis√© sa doctrine chez les √Čgyptiens; et ceux-ci croyaient revendiquer leur propre bien en faisant valoir les id√©es arch√©types platoniques, son verbe, et l'esp√®ce de trinit√© qu'on d√©brouille dans quelques ouvrages de Platon.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt que cet esprit philosophique, r√©pandu alors sur tout l'Occident connu, laissa du moins √©chapper quelques √©tincelles d'esprit raisonneur vers la Palestine.
¬†¬†¬†¬†Il est certain que, du temps d'H√©rode, on disputait sur les attributs de la Divinit√©, sur l'immortalit√© de l'esprit humain, sur la r√©surrection des corps. Les Juifs racontent que la reine Cl√©op√Ętre leur demanda si on ressusciterait nu ou habill√©.
¬†¬†¬†¬†Les Juifs raisonnaient donc √† leur mani√®re. L'exag√©rateur Jos√®phe √©tait tr√®s savant pour un militaire. Il y avait d'autres savants dans l'√©tat civil, puisqu'un homme de guerre l'√©tait. Philon, son contemporain, aurait eu de la r√©putation parmi les Grecs. Gamaliel, le ma√ģtre de saint Paul, √©tait un grand controversiste. Les auteurs de la Mishna furent des polymathes.
    La populace s'entretenait de religion chez les Juifs, comme nous voyons aujourd'hui en Suisse, à Genève, en Allemagne, en Angleterre, et surtout dans les Cévennes, les moindres habitants agiter la controverse. Il y a plus, des gens de la lie du peuple ont fondé des sectes: Fox en Angleterre, Muncer en Allemagne, les premiers réformés en France. Enfin, en faisant abstraction du grand courage de Mahomet, il n'était qu'un marchand de chameaux.
    Ajoutons à tous ces préliminaires, que du temps d'Hérode on s'imagina que le monde était près de sa fin, comme nous l'avons déjà remarqué.
    Ce fut dans ces temps préparés par la divine Providence, qu'il plut au Père éternel d'envoyer son Fils sur la terre; mystère adorable et incompréhensible auquel nous ne touchons pas.
¬†¬†¬†¬†Nous disons seulement que dans ces circonstances, si J√©sus pr√™cha une morale pure; s'il annon√ßa un prochain royaume des cieux pour la r√©compense des justes; s'il eut des disciples attach√©s √† sa personne et √† ses vertus; si ces vertus m√™mes lui attir√®rent les pers√©cutions des pr√™tres; si la calomnie le fit mourir d'une mort inf√Ęme, sa doctrine constamment annonc√©e par ses disciples dut faire un tr√®s grand effet dans le monde. Je ne parle, encore une fois, qu'humainement: je laisse √† part la foule des miracles et des proph√©ties. Je soutiens que le christianisme dut plus r√©ussir par sa mort que s'il n'avait pas √©t√© pers√©cut√©. On s'√©tonne que ses disciples aient fait de nouveaux disciples; je m'√©tonnerais bien davantage s'ils n'avaient pas attir√© beaucoup de monde dans leur parti. Soixante et dix personnes convaincues de l'innocence de leur chef, de la puret√© de ses moeurs et de la barbarie de ses juges, doivent soulever bien des coeurs sensibles.
¬†¬†¬†¬†Le seul Saul Paul, devenu l'ennemi de Gamaliel son ma√ģtre (quelle qu'en ait √©t√© la raison), devait, humainement parlant, attirer mille hommages √† J√©sus, quand m√™me J√©sus n'aurait √©t√© qu'un homme de bien opprim√©. Saint Paul √©tait savant, √©loquent, v√©h√©ment, infatigable, instruit dans la langue grecque, second√© de z√©lateurs bien plus int√©ress√©s que lui √† d√©fendre la r√©putation de leur ma√ģtre. Saint Luc √©tait un Grec d'Alexandrie , homme de lettres puisqu'il √©tait m√©decin.
¬†¬†¬†¬†Le premier chapitre de saint Jean est d'une sublimit√© platonicienne qui dut plaire aux platoniciens d'Alexandrie. Et en effet il se forma bient√īt dans cette ville une √©cole fond√©e par Luc, ou par Marc (soit l'√©vang√©liste, soit un autre), perp√©tu√©e par Ath√©nagore, Panth√®ne, Orig√®ne, Cl√©ment, tous savants, tous √©loquents. Cette √©cole une fois √©tablie, il √©tait impossible que le christianisme ne f√ģt pas des progr√®s rapides.
¬†¬†¬†¬†La Gr√®ce, la Syrie, l'√Čgypte, √©taient les th√©√Ętres de ces c√©l√®bres anciens myst√®res qui enchantaient les peuples. Les chr√©tiens eurent leurs myst√®res comme eux. On dut s'empresser √† s'y faire initier, ne f√Ľt-ce d'abord que par curiosit√©; et bient√īt cette curiosit√© devint persuasion. L'id√©e de la fin du monde prochaine devait surtout engager les nouveaux disciples √† m√©priser les biens passagers de la terre, qui allaient p√©rir avec eux. L'exemple des th√©rapeutes invitait √† une vie solitaire et mortifi√©e: tout concourait donc puissamment √† l'√©tablissement de la religion chr√©tienne.
¬†¬†¬†¬†Les divers troupeaux de cette grande soci√©t√© naissante ne pouvaient, √† la v√©rit√©, s'accorder entre eux. Cinquante-quatre soci√©t√©s eurent cinquante-quatre √Čvangiles diff√©rents, tous secrets comme leurs myst√®res, tous inconnus aux Gentils, qui ne virent nos quatre √Čvangiles canoniques qu'au bout de deux cent cinquante ann√©es. Ces diff√©rents troupeaux, quoique divis√©s, reconnaissaient le m√™me pasteur. √Čbionites oppos√©s √† saint Paul; nazar√©ens, disciples d'Hymeneos, d'Alexandros, d'Hermog√®nes; carpocratiens, basilidiens, valentiniens, marcionites, sabelliens, gnostiques, montanistes; cent sectes √©lev√©es les unes contre les autres: toutes en se faisant des reproches mutuels, √©taient cependant toutes unies en J√©sus, invoquaient J√©sus, voyaient en J√©sus l'objet de leurs pens√©es et le prix de leurs travaux.
    L'empire romain, dans lequel se formèrent toutes ces sociétés, n'y fit pas d'abord attention. On ne les connut à Rome que sous le nom général de Juifs, auxquels le gouvernement ne prenait pas garde. Les Juifs avaient acquis par leur argent le droit de commercer. On en chassa de Rome quatre mille sous Tibère. Le peuple les accusa de l'incendie de Rome sous Néron, eux et les nouveaux Juifs demi-chrétiens.
¬†¬†¬†¬†On les avait chass√©s encore sous Claude; mais leur argent les fit toujours revenir. Ils furent m√©pris√©s et tranquilles. Les chr√©tiens de Rome furent moins nombreux que ceux de Gr√®ce, d'Alexandrie et de Syrie. Les Romains n'eurent ni P√®res de l'√Čglise, ni h√©r√©siarques dans les premiers si√®cles. Plus ils √©taient √©loign√©s du berceau du christianisme, moins on vit chez eux de docteurs et d'√©crivains. L'√Čglise √©tait grecque, et tellement grecque, qu'il n'y eut pas un seul myst√®re, un seul rite, un seul dogme, qui ne f√Ľt exprim√© en cette langue.
¬†¬†¬†¬†Tous les chr√©tiens, soit grecs, soit syriens, soit romains, soit √©gyptiens, √©taient partout regard√©s comme des demi-juifs. C'√©tait encore une raison de plus pour ne pas communiquer leurs livres aux Gentils, pour rester unis entre eux et imp√©n√©trables. Leur secret √©tait plus inviolablement gard√© que celui des myst√®res d'Isis et de C√©r√®s. Ils faisaient une r√©publique √† part, un √Čtat dans l'√Čtat. Point de temples, point d'autels, nul sacrifice, aucune c√©r√©monie publique. Ils √©lisaient leurs sup√©rieurs secrets √† la pluralit√© des voix. Ces sup√©rieurs, sous le nom d'anciens, de pr√™tres, d'√©v√™ques, de diacres, m√©nageaient la bourse commune, avaient soin des malades, pacifiaient leurs querelles. C'√©tait une honte, un crime parmi eux, de plaider devant les tribunaux, de s'enr√īler dans la milice; et pendant cent ans il n'y eut pas un chr√©tien dans les arm√©es de l'empire.
    Ainsi retirés au milieu du monde, et inconnus même en se montrant, ils échappaient à la tyrannie des proconsuls et des préteurs, et vivaient libres dans le public esclavage.
¬†¬†¬†¬†On ignore l'auteur du fameux livre intitul√©: T[Grec], les Constitutions apostoliques; de m√™me qu'on ignore les auteurs des cinquante √Čvangiles non re√ßus, et des Actes de saint Pierre, et du Testament des douze patriarches, et de tant d'autres √©crits des premiers chr√©tiens. Mais il est vraisemblable que ces Constitutions sont du second si√®cle. Quoiqu'elles soient faussement attribu√©es aux ap√ītres, elles sont tr√®s pr√©cieuses. On y voit quels √©taient les devoirs d'un √©v√™que √©lu par les chr√©tiens; quel respect ils devaient avoir pour lui, quels tributs ils devaient lui payer.
¬†¬†¬†¬†L'√©v√™que ne pouvait avoir qu'une √©pouse qui e√Ľt bien soin de sa maison: M[Grec].
    On exhortait les chrétiens riches à adopter les enfants des pauvres. On faisait des collectes pour les veuves et les orphelins; mais on ne recevait point l'argent des pécheurs, et nommément il n'était pas permis à un cabaretier de donner son offrande. Il est dit qu'on les regardait comme des fripons. C'est pourquoi très peu de cabaretiers étaient chrétiens. Cela même empêchait les chrétiens de fréquenter les tavernes, et les éloignait de toute société avec les Gentils.
    Les femmes pouvant parvenir à la dignité de diaconesses, en étaient plus attachées à la confraternité chrétienne. On les consacrait; l'évêque les oignait d'huile au front, comme on avait huilé autrefois les rois juifs. Que de raisons pour lier ensemble les chrétiens par des noeuds indissolubles !
    Les persécutions, qui ne furent jamais que passagères, ne pouvaient servir qu'à redoubler le zèle et à enflammer la ferveur; de sorte que sous Dioclétien un tiers de l'empire se trouva chrétien.
¬†¬†¬†¬†Voil√† une petite partie des causes humaines qui contribu√®rent au progr√®s du christianisme. Joignez-y les causes divines qui sont √† elles comme l'infini est √† l'unit√©, et vous ne pourrez √™tre surpris que d'une seule chose, c'est que cette religion si vraie ne se soit pas √©tendue tout d'un coup dans les deux h√©misph√®res, sans en excepter l'√ģle la plus sauvage.
¬†¬†¬†¬†Dieu lui-m√™me √©tant descendu du ciel, √©tant mort pour racheter tous les hommes, pour extirper √† jamais le p√©ch√© sur la face de la terre, a cependant laiss√© la plus grande partie du genre humain en proie √† l'erreur, au crime, et au diable. Cela para√ģt une fatale contradiction √† nos faibles esprits; mais ce n'est pas √† nous d'interroger la Providence; nous ne devons que nous an√©antir devant elle.
SECTION II.
Recherches historiques sur le christianisme.
¬†¬†¬†¬†Plusieurs savants ont marqu√© leur surprise de ne trouver dans l'historien Jos√®phe aucune trace de J√©sus-Christ; car tous les vrais savants conviennent aujourd'hui que le petit passage o√Ļ il en est question dans son histoire, est interpol√©. Le p√®re de Flavius Jos√®phe avait d√Ľ cependant √™tre un des t√©moins de tous les miracles de J√©sus. Jos√®phe √©tait de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d'H√©rode; il entre dans les plus grands d√©tails sur toutes les actions de ce prince; cependant il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de J√©sus; et cet historien qui ne dissimule aucune des cruaut√©s d'H√©rode, ne parle point du massacre de tous les enfants, ordonn√© par lui, en cons√©quence de la nouvelle √† lui parvenue, qu'il √©tait n√© un roi des Juifs. Le calendrier grec compte quatorze mille enfants √©gorg√©s dans cette occasion.
    C'est de toutes les actions de tous les tyrans, la plus horrible. Il n'y en a point d'exemple dans l'histoire du monde entier.
    Cependant, le meilleur écrivain qu'aient jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains et des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu'épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur; phénomène éclatant, qui ne devait pas échapper à la connaissance d'un historien aussi éclairé que l'était Josèphe. Il garde encore le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du Sauveur; sur la grande quantité de tombeaux qui s'ouvrirent dans ce moment; et sur la foule des justes qui ressus citèrent.
    Les savants ne cessent de témoigner leur surprise, de voir qu'aucun historien romain n'a parlé de ces prodiges, arrivés sous l'empire de Tibère, sous les yeux d'un gouverneur romain, et d'une garnison romaine, qui devait avoir envoyé à l'empereur et au sénat un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes aient jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d'épaisses ténèbres; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, et dans ceux de toutes les nations. Dieu n'a pas voulu que ces choses divines aient été écrites par des mains profanes.
¬†¬†¬†¬†Les m√™mes savants trouvent encore quelques difficult√©s dans l'histoire des √Čvangiles. Ils remarquent que dans saint Matthieu, J√©sus-Christ dit aux scribes et aux pharisiens que tout le sang innocent qui a √©t√© r√©pandu sur la terre doit retomber sur eux, depuis le sang d'Abel le juste, jusqu'√† Zacharie, fils de Barac, qu'ils ont tu√© entre le temple et l'autel.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a point, disent-ils, dans l'histoire des H√©breux, de Zacharie tu√© dans le temple avant la venue du Messie, ni de son temps: mais on trouve dans l'histoire du si√©ge de J√©rusalem par Jos√®phe, un Zacharie, fils de Barac, tu√© au milieu du temple par la faction des z√©lotes. C'est au chapitre XIX du livre IV. De l√† ils soup√ßonnent que l'√Čvangile selon saint Matthieu a √©t√© √©crit apr√®s la prise de J√©rusalem par Titus. Mais tous les doutes et toutes les objections de cette esp√®ce s'√©vanouissent, d√®s qu'on consid√®re la diff√©rence infinie qui doit √™tre entre les livres divinement inspir√©s, et les livres des hommes. Dieu voulut envelopper d'un nuage aussi respectable qu'obscur, sa naissance, sa vie et sa mort. Ses voies sont en tout diff√©rentes des n√ītres.
¬†¬†¬†¬†Les savants se sont aussi fort tourment√©s sur la diff√©rence des deux g√©n√©alogies de J√©sus-Christ. Saint Matthieu donne pour p√®re √† Joseph, Jacob; √† Jacob, Mathan; √† Mathan, √Čl√©azar. Saint Luc au contraire dit que Joseph √©tait fils d'H√©li; H√©li, de Matat; Matat, de L√©vi; L√©vi, de Melchi; etc.. Ils ne veulent pas concilier les cinquante-six anc√™tres que Luc donne √† J√©sus depuis Abraham, avec les quarante-deux anc√™tres diff√©rents que Matthieu lui donne depuis le m√™me Abraham. Et ils sont effarouch√©s que Matthieu, en parlant de quarante-deux g√©n√©rations, n'en rapporte pourtant que quarante et une.
¬†¬†¬†¬†Ils forment encore des difficult√©s sur ce que J√©sus n'est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils √©l√®vent aussi quelques doutes sur les miracles de notre Sauveur, en citant saint Augustin, saint Hilaire, et d'autres, qui ont donn√© aux r√©cits de ces miracles un sens mystique, un sens all√©gorique: comme au figuier maudit et s√©ch√© pour n'avoir pas port√© de figues, quand ce n'√©tait pas le temps des figues; aux d√©mons envoy√©s dans les corps des cochons, dans un pays o√Ļ l'on ne nourrissait point de cochons; √† l'eau chang√©e en vin sur la fin d'un repas o√Ļ les convives √©taient d√©j√† √©chauff√©s. Mais toutes ces critiques des savants sont confondues par la foi, qui n'en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, et de donner une id√©e pr√©cise des faits sur lesquels personne ne dispute.
¬†¬†¬†¬†Premi√®rement, J√©sus naquit sous la loi mosa√Įque, il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les pr√©ceptes, il en c√©l√©bra toutes les f√™tes, et il ne pr√™cha que la morale; il ne r√©v√©la point le myst√®re de son incarnation; il ne dit jamais aux Juifs qu'il √©tait n√© d'une vierge; il re√ßut la b√©n√©diction de Jean dans l'eau du Jourdain, c√©r√©monie √† laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne baptisa jamais personne; il ne parla point des sept sacrements, il n'institua point de hi√©rarchie eccl√©siastique de son vivant. Il cacha √† ses contemporains qu'il √©tait fils de Dieu, √©ternellement engendr√©, consubstantiel √† Dieu, et que le Saint-Esprit proc√©dait du P√®re et du Fils. Il ne dit point que sa personne √©tait compos√©e de deux natures et de deux volont√©s; il voulut que ces grands myst√®res fussent annonc√©s aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient √©clair√©s des lumi√®res du Saint-Esprit. Tant qu'il v√©cut, il ne s'√©carta en rien de la loi de ses p√®res; il ne montra aux hommes qu'un juste agr√©able √† Dieu, pers√©cut√© par ses envieux, et condamn√© √† la mort par des magistrats pr√©venus. Il voulut que sa sainte √Čglise, √©tablie par lui, f√ģt tout le reste.
    Josèphe, au chapitre XII de son histoire, parle d'une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Juda galiléen. Ils méprisent, dit-il, les maux de la terre, etc.
¬†¬†¬†¬†Il faut voir dans quel √©tat √©tait alors la religion de l'empire romain. Les myst√®res et les expiations √©taient accr√©dit√©s dans presque toute la terre. Les empereurs, il est vrai, les grands et les philosophes n'avaient nulle foi √† ces myst√®res; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la n√©cessit√© de se conformer en apparence √† son culte. Il faut, pour l'encha√ģner, para√ģtre porter les m√™mes cha√ģnes que lui. Cic√©ron lui-m√™me fut initi√© aux myst√®res d'√Čleusine. La connaissance d'un seul Dieu √©tait le principal dogme qu'on annon√ßait dans ces f√™tes myst√©rieuses et magnifiques. Il faut avouer que les pri√®res et les hymnes qui nous sont rest√©s de ces myst√®res sont ce que le paganisme a de plus pieux et de plus admirable.
¬†¬†¬†¬†Les chr√©tiens, qui n'adoraient aussi qu'un seul Dieu, eurent par l√† plus de facilit√© de convertir plusieurs Gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chr√©tiens. C'est pourquoi les P√®res de l'√Čglise des trois premiers si√®cles furent tous platoniciens.
¬†¬†¬†¬†Le z√®le inconsid√©r√© de quelques uns ne nuisit point aux v√©rit√©s fondamentales. On a reproch√© √† saint Justin, l'un des premiers P√®res, d'avoir dit, dans son Commentaire sur Isa√Įe, que les saints jouiraient, dans un r√®gne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d'avoir dit, dans son Apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels √©tant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfants qui sont les d√©mons.
¬†¬†¬†¬†On a condamn√© Lactance et d'autres P√®res, pour avoir suppos√© des oracles de sibylles. Il pr√©tendait que la sibylle √Črythr√©e avait fait ces quatre vers grecs , dont voici l'explication litt√©rale:
    Avec cinq pains et deux poissons
    Il nourrira cinq mille hommes au désert
    Et en ramassant les morceaux qui resteront,
    Il en remplira douze paniers.
¬†¬†¬†¬†On reprocha aussi aux premiers chr√©tiens la supposition de quelques vers acrostiches d'une ancienne sibylle, lesquels commen√ßaient tous par les lettres initiales du nom de J√©sus-Christ, chacune dans leur ordre. On leur reprocha d'avoir forg√© des lettres de J√©sus-Christ au roi d'√Čdesse, dans le temps qu'il n'y avait point de roi √† √Čdesse; d'avoir forg√© des lettres de Marie, des lettres de S√©n√®que √† Paul, des lettres et des actes de Pilate, de faux √©vangiles, de faux miracles, et mille autres impostures.
¬†¬†¬†¬†Nous avons encore l'histoire ou l'√Čvangile de la nativit√© et du mariage de la vierge Marie, o√Ļ il est dit qu'on la mena au temple, √Ęg√©e de trois ans , et qu'elle monta les degr√©s toute seule. Il y est rapport√© qu'une colombe descendit du ciel pour avertir que c'√©tait Joseph qui devait √©pouser Marie. Nous avons le prot√©vangile de Jacques , fr√®re de J√©sus, du premier mariage de Joseph. Il y est dit que quand Marie fut enceinte en l'absence de son mari, et que son mari s'en plaignit, les pr√™tres firent boire de l'eau de jalousie √† l'un et √† l'autre, et que tous deux furent d√©clar√©s innocents.
¬†¬†¬†¬†Nous avons l'√Čvangile de l'enfance attribu√© √† Saint-Thomas. Selon cet √Čvangile, J√©sus, √† l'√Ęge de cinq ans, se divertissait avec des enfants de son √Ęge √† p√©trir de la terre glaise, dont il formait de petits oiseaux; on l'en reprit, et alors il donna la vie aux oiseaux, qui s'envol√®rent. Une autre fois un petit gar√ßon l'ayant battu, il le fit mourir sur-le-champ. Nous avons encore en arabe un autre √Čvangile de l'enfance qui est plus s√©rieux.
¬†¬†¬†¬†Nous avons un √Čvangile de Nicod√®me. Celui-l√† semble m√©riter une plus grande attention, parce qu'on y trouve les noms de ceux qui accus√®rent J√©sus devant Pilate; c'√©taient les principaux de la synagogue, Anne, Ca√Įphe, Summas, Datam, Gamaliel, Juda, Nephtalim. Il y a dans cette histoire des choses qui se concilient assez avec les √Čvangiles re√ßus, et d'autres qui ne se voient point ailleurs. On y lit que la femme gu√©rie d'un flux de sang s'appelait V√©ronique. On y voit tout ce que J√©sus fit dans les enfers quand il y descendit.
    Nous avons ensuite les deux lettres qu'on suppose que Pilate écrivit à Tibère touchant le supplice de Jésus; mais le mauvais latin dans lequel elles sont écrites découvre assez leur fausseté.
¬†¬†¬†¬†On poussa le faux z√®le jusqu'√† faire courir plusieurs lettres de J√©sus-Christ. On a conserv√© la lettre qu'on dit qu'il √©crivit √† Abgare, roi d'√Čdesse; mais alors il n'y avait plus de roi d'√Čdesse.
¬†¬†¬†¬†On fabriqua cinquante √Čvangiles qui furent ensuite d√©clar√©s apocryphes. Saint Luc nous apprend lui-m√™me que beaucoup de personnes en avaient compos√©. On a cru qu'il y en avait un nomm√© l'√Čvangile √©ternel, sur ce qu'il est dit dans l'Apocalypse, chap. XIV: " J'ai vu un ange volant au milieu des cieux, et portant l'√Čvangile √©ternel. " Les cordeliers abusant de ces paroles, au treizi√®me si√®cle, compos√®rent un √Čvangile √©ternel, par lequel le r√®gne du Saint-Esprit devait √™tre substitu√© √† celui de J√©sus-Christ; mais il ne parut jamais dans les premiers si√®cles de l'√Čglise aucun livre sous ce titre.
    On supposa encore des lettres de la Vierge , écrites à saint Ignace le martyr, aux habitants de Messine, et à d'autres.
¬†¬†¬†¬†Abdias, qui succ√©da imm√©diatement aux ap√ītres, fit leur histoire, dans laquelle il m√™la des fables si absurdes, que ces histoires ont √©t√© avec le temps enti√®rement d√©cr√©dit√©es; mais elles eurent d'abord un grand cours. C'est Abdias qui rapporte le combat de saint Pierre avec Simon le magicien. Il y avait en effet √† Rome un m√©canicien fort habile, nomm√© Simon, qui non seulement faisait ex√©cuter des vols sur les th√©√Ętres, comme on le fait aujourd'hui, mais qui lui-m√™me renouvela le prodige attribu√© √† D√©dale. Il se fit des ailes, il vola, et il tomba comme Icare; c'est ce que rapportent Pline et Su√©tone.
¬†¬†¬†¬†Abdias, qui √©tait dans l'Asie, et qui √©crivait en h√©breu, pr√©tend que saint Pierre et Simon se rencontr√®rent √† Rome du temps de N√©ron. Un jeune homme, proche parent de l'empereur, mourut; toute la cour pria Simon de le ressusciter. Saint Pierre de son c√īt√© se pr√©senta pour faire cette op√©ration. Simon employa toutes les r√®gles de son art; il parut r√©ussir, le mort remua la t√™te. Ce n'est pas assez, cria saint Pierre, il faut que le mort parle; que Simon s'√©loigne du lit, et on verra si le jeune homme est en vie: Simon s'√©loigna, le mort ne remua plus, et Pierre lui rendit la vie d'un seul mot.
¬†¬†¬†¬†Simon alla se plaindre √† l'empereur qu'un mis√©rable Galil√©en s'avisait de faire de plus grands prodiges que lui. Pierre comparut avec Simon, et ce fut √† qui l'emporterait dans son art. Dis-moi ce que je pense, cria Simon √† Pierre. Que l'empereur, r√©pondit Pierre, me donne un pain d'orge, et tu verras si je sais ce que tu as dans l'√Ęme. On lui donne un pain. Aussit√īt Simon fait para√ģtre deux grands dogues qui veulent le d√©vorer. Pierre leur jette le pain; et tandis qu'ils le mangent: Eh bien ! dit-il, ne savais-je pas ce que tu pensais ? tu voulais me faire d√©vorer par tes chiens.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s cette premi√®re s√©ance, on proposa √† Simon et √† Pierre le combat du vol, et ce fut √† qui s'√©l√®verait le plus haut dans l'air. Simon commen√ßa, saint Pierre fit le signe de la croix, et Simon se cassa les jambes. Ce conte √©tait imit√© de celui qu'on trouve dans le Sepher toldos Jeschut, o√Ļ il est dit que J√©sus lui-m√™me vola, et que Judas, qui en voulut faire autant, fut pr√©cipit√©.
¬†¬†¬†¬†N√©ron, irrit√© que Pierre e√Ľt cass√© les jambes √† son favori Simon, fit crucifier Pierre la t√™te en bas; et c'est de l√† que s'√©tablit l'opinion du s√©jour de Pierre √† Rome, de son supplice, et de son s√©pulcre.
    C'est ce même Abdias qui établit encore la créance que saint Thomas alla prêcher le christianisme aux Grandes-Indes, chez le roi Gondafer, et qu'il y alla en qualité d'architecte.
¬†¬†¬†¬†La quantit√© de livres de cette esp√®ce √©crits dans les premiers si√®cles du christianisme est prodigieuse. Saint J√©r√īme, et saint Augustin m√™me, pr√©tendent que les lettres de S√©n√®que et de saint Paul sont tr√®s authentiques. Dans la premi√®re lettre, S√©n√®que souhaite que son fr√®re Paul se porte bien: Bene te valere, frater, cupio. Paul ne parle pas tout-√†-fait si bien latin que S√©n√®que. J'ai re√ßu vos lettres hier, dit-il, avec joie, Litteras tuas hilaris accepi; et j'y aurais r√©pondu aussit√īt si j'avais eu la pr√©sence du jeune homme que je vous aurais envoy√©, si proesentiam juvenis habuissem. Au reste, ces lettres, qu'on croirait devoir √™tre instructives, ne sont que des compliments.
    Tant de mensonges forgés par des chrétiens mal instruits et faussement zélés, ne portèrent point préjudice à la vérité du christianisme, ils ne nuisirent point à son établissement; au contraire, ils font voir que la société chrétienne augmentait tous les jours, et que chaque membre voulait servir à son accroissement.
¬†¬†¬†¬†Les Actes des ap√ītres ne disent point que les ap√ītres fussent convenus d'un Symbole. Si effectivement ils avaient r√©dig√© le Symbole, le Credo, tel que nous l'avons, saint Luc n'aurait pas omis dans son histoire ce fondement essentiel de la religion chr√©tienne; la substance du Credo est √©parse dans les √Čvangiles, mais les articles ne furent r√©unis que longtemps apr√®s.
¬†¬†¬†¬†Notre Symbole, en un mot, est incontestablement la cr√©ance des ap√ītres, mais n'est pas une pi√®ce √©crite par eux. Rufin, pr√™tre d'Aquil√©e, est le premier qui en parle; et une hom√©lie attribu√©e √† saint Augustin est le premier monument qui suppose la mani√®re dont ce Credo fut fait. Pierre dit dans l'assembl√©e, Je crois en Dieu p√®re tout puissant; Andr√© dit, et en J√©sus-Christ; Jacques ajoute, qui a √©t√© con√ßu du Saint-Esprit; et ainsi du reste.
    Cette formule s'appelait symbolos en grec, en latin collatio. Il est seulement à remarquer que le grec porte, Je crois en Dieu père tout puissant, faiseur du ciel et de la terre: [Grec]; le latin traduit faiseur, formateur, par creatorem. Mais depuis, en traduisant le symbole du premier concile de Nicée, on mit factorem.
¬†¬†¬†¬†Constantin convoqua, assembla dans Nic√©e, vis-√†-vis de Constantinople, le premier concile oecum√©nique, auquel pr√©sida Ozius. On y d√©cida la grande question qui agitait l'√Čglise touchant la divinit√© de J√©sus-Christ; les uns se pr√©valaient de l'opinion d'Orig√®ne, qui dit au chap. VI contre Celse: " Nous pr√©sentons nos pri√®res √† Dieu par J√©sus, qui tient le milieu entre les natures cr√©√©es et la nature incr√©√©e, qui nous apporte la gr√Ęce de son p√®re, et pr√©sente nos pri√®res au grand Dieu en qualit√© de notre pontife. " Ils s'appuyaient aussi sur plusieurs passages de saint Paul, dont on a rapport√© quelques uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de J√©sus-Christ , " Mon p√®re est plus grand que moi; " et ils regardaient J√©sus comme le premier-n√© de la cr√©ation, comme la pure √©manation de l'√™tre supr√™me, mais non pas pr√©cis√©ment comme Dieu.
    Les autres, qui étaient orthodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci , " Mon père et moi nous sommes la même chose "; paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant, " Mon père et moi nous avons le même dessein, la même volonté; je n'ai point d'autres désirs que ceux de mon père. " Alexandre, évêque d'Alexandrie, et, après lui, Athanase, étaient à la tête des orthodoxes; et Eusèbe, évêque de Nicomédie, avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, et plusieurs prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d'abord envenimée, parce que saint Alexandre traita ses adversaires d'antechrists.
¬†¬†¬†¬†Enfin, apr√®s bien des disputes, le Saint-Esprit d√©cida ainsi dans le concile, par la bouche de deux cent quatre-vingt-dix-neuf √©v√™ques, contre dix-huit: " J√©sus est fils unique de Dieu, engendr√© du P√®re, c'est-√†-dire de la substance du P√®re, Dieu de Dieu, lumi√®re de lumi√®re, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au P√®re; nous croyons aussi au Saint-Esprit, etc. " Ce fut la formule du concile. On voit par cet exemple combien les √©v√™ques l'emportaient sur les simples pr√™tres. Deux mille personnes du second ordre √©taient de l'avis d'Arius, au rapport de deux patriarches d'Alexandrie, qui ont √©crit la chronique d'Alexandrie, en arabe. Arius fut exil√© par Constantin; mais Athanase le fut aussi bient√īt apr√®s, et Arius fut rappel√© √† Constantinople. Alors saint Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius avant que ce pr√™tre p√Ľt entrer dans la cath√©drale, que Dieu exau√ßa sa pri√®re. Arius mourut en allant √† l'√©glise, en 330. L'empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d'un pr√™tre arien, et mourut entre les bras du chef des ariens Eus√®be, √©v√™que de Nicom√©die, ne s'√©tant fait baptiser qu'au lit de mort, et laissant l'√Čglise triomphante, mais divis√©e.
    Les partisans d'Athanase et ceux d'Eusèbe se firent une guerre cruelle; et ce qu'on appelle l'arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l'empire.
    Julien le philosophe, surnommé l'apostat, voulut étouffer ces divisions, et ne put y parvenir.
    Le second concile général fut tenu à Constantinople, en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n'avait pas jugé à propos de dire sur le Saint-Esprit; et on ajouta à la formule de Nicée " que le Saint-Esprit est Seigneur vivifiant qui procède du Père, et qu'il est adoré et glorifié avec le Père et le Fils. "
¬†¬†¬†¬†Ce ne fut que vers le neuvi√®me si√®cle que l'√Čglise latine statua par degr√©s que le Saint-Esprit proc√®de du P√®re et du Fils.
¬†¬†¬†¬†En 431, le troisi√®me concile g√©n√©ral tenu √† √Čph√®se d√©cida que Marie √©tait v√©ritablement m√®re de Dieu, et que J√©sus avait deux natures et une personne. Nestorius, √©v√™que de Constantinople, qui voulait que la sainte Vierge f√Ľt appel√©e m√®re de Christ, fut d√©clar√© Judas par le concile, et les deux natures furent encore confirm√©es par le concile de Chalc√©doine.
¬†¬†¬†¬†Je passerai l√©g√®rement sur les si√®cles suivants, qui sont assez connus. Malheureusement il n'y eut aucune de ces disputes qui ne caus√Ęt des guerres, et l'√Čglise fut toujours oblig√©e de combattre. Dieu permit encore, pour exercer la patience des fid√®les, que les Grecs et les Latins rompissent sans retour au neuvi√®me si√®cle: il permit encore qu'en Occident il y e√Ľt vingt-neuf schismes sanglants pour la chaire de Rome.
¬†¬†¬†¬†Cependant l'√Čglise grecque presque tout enti√®re, et toute l'√Čglise d'Afrique, devinrent esclaves sous les Arabes, et ensuite sous les Turcs.
¬†¬†¬†¬†S'il y a environ seize cents millions d'hommes sur la terre, comme quelques doctes le pr√©tendent, la sainte √Čglise romaine catholique universelle en poss√®de √† peu pr√®s soixante millions; ce qui fait plus de la vingt-sixi√®me partie des habitants du monde connu.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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