CHARIT√Č

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CHARIT√Č
Maisons de charit√©, de bienfaisance, h√īpitaux, h√ītels-dieu, etc..
¬†¬†¬†¬†Cic√©ron parle en plusieurs endroits de la charit√© universelle, charitas humani generis; mais on ne voit point que la police et la bienfaisance des Romains aient √©tabli de ces maisons de charit√© o√Ļ les pauvres et les malades fussent soulag√©s aux d√©pens du public. Il y avait une maison pour les √©trangers au port d'Ostia, qu'on appelait Xenodochium. Saint J√©r√īme rend aux Romains cette justice. Les h√īpitaux pour les pauvres semblent avoir √©t√© inconnus dans l'ancienne Rome. Elle avait un usage plus noble, celui de fournir des bl√©s au peuple. Trois cent vingt-sept greniers immenses √©taient √©tablis √† Rome. Avec cette lib√©ralit√© continuelle, on n'avait pas besoin d'h√īpital, il n'y avait point de n√©cessiteux.
¬†¬†¬†¬†On ne pouvait fonder des maisons de charit√© pour les enfants trouv√©s; personne n'exposait ses enfants; les ma√ģtres prenaient soin de ceux de leurs esclaves. Ce n'√©tait point une honte √† une fille du peuple d'accoucher. Les plus pauvres familles nourries par la r√©publique, et ensuite par les empereurs, voyaient la subsistance de leurs enfants assur√©e.
    Le mot de maison de charité suppose, chez nos nations modernes, une indigence que la forme de nos gouvernements n'a pu prévenir.
¬†¬†¬†¬†Le mot d'h√īpital, qui rappelle celui d'hospitalit√©, fait souvenir d'une vertu c√©l√®bre chez les Grecs, qui n'existe plus; mais aussi il exprime une vertu bien sup√©rieure. La diff√©rence est grande entre loger, nourrir, gu√©rir tous les malheureux qui se pr√©sentent, et recevoir chez vous deux ou trois voyageurs chez qui vous aviez aussi le droit d'√™tre re√ßu. L'hospitalit√©, apr√®s tout, n'√©tait qu'un √©change. Les h√īpitaux sont des monuments de bienfaisance.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que les Grecs connaissaient les h√īpitaux sous le nom de Xenodokia pour les √©trangers, Nozocomeia pour les malades, et de Pt√īkia pour les pauvres. On lit dans Diog√®ne de La√ęrce, concernant Bion, ce passage: " Il souffrit beaucoup par l'indigence de ceux qui √©taient charg√©s du soin des malades. "
¬†¬†¬†¬†L'hospitalit√© entre particuliers s'appelait Idioxenia, et entre les √©trangers Proxenia. De l√† on appelait Proxenos celui qui recevait et entretenait chez lui les √©trangers au nom de toute la ville: mais cette institution para√ģt avoir √©t√© fort rare.
¬†¬†¬†¬†Il n'est gu√®re aujourd'hui de ville en Europe sans h√īpitaux. Les Turcs en ont, et m√™me pour les b√™tes, ce qui semble outrer la charit√©. Il vaudrait mieux oublier les b√™tes et songer davantage aux hommes.
    Cette prodigieuse multitude de maisons de charité prouve évidemment une vérité à laquelle on ne fait pas assez d'attention; c'est que l'homme n'est pas si méchant qu'on le dit; et que malgré toutes ses fausses opinions, malgré les horreurs de la guerre, qui le changent en bête féroce, on peut croire que cet animal est bon, et qu'il n'est méchant que quand il est effarouché, ainsi que les autres animaux: le mal est qu'on l'agace trop souvent.
¬†¬†¬†¬†Rome moderne a presque autant de maisons de charit√© que Rome antique avait d'arcs de triomphe et d'autres monuments de conqu√™te. La plus consid√©rable de ces maisons est une banque qui pr√™te sur gages √† deux pour cent, et qui vend les effets, si l'emprunteur ne les retire pas dans le temps marqu√©. On appelle cette maison l'archiospedale, l'archi-h√īpital. Il est dit qu'il y a presque toujours deux mille malades, ce qui ferait la cinquanti√®me partie des habitants de Rome pour cette seule maison, sans compter les enfants qu'on y √©l√®ve, et les p√©lerins qu'on y h√©berge. De quels calculs ne faut-il pas rabattre ?
¬†¬†¬†¬†N'a-t-on pas imprim√© dans Rome que l'h√īpital de la Trinit√© avait couch√© et nourri pendant trois jours quatre cent quarante mille cinq cents p√©lerins, et vingt-cinq mille cinq cents p√©lerines, au jubil√© de l'an 1600 ? Misson lui-m√™me n'a-t-il pas dit que l'h√īpital de l'Annonciade √† Naples poss√®de deux de nos millions de rente ?
¬†¬†¬†¬†Peut-√™tre enfin qu'une maison de charit√©, fond√©e pour recevoir des p√©lerins qui sont d'ordinaire des vagabonds, est plut√īt un encouragement √† la fain√©antise qu'un acte d'humanit√©. Mais ce qui est v√©ritablement humain, c'est qu'il y a dans Rome cinquante maisons de charit√© de toutes les esp√®ces. Ces maisons de charit√©, de bienfaisance, sont aussi utiles et aussi respectables que les richesses de quelques monast√®res et de quelques chapelles sont inutiles et ridicules.
    Il est beau de donner du pain, des vêtements, des remèdes, des secours en tout genre à ses frères; mais quel besoin un saint a-t-il d'or et de diamants ? quel bien revient-il aux hommes que Notre-Dame de Lorette ait un plus beau trésor que le sultan des Turcs ? Lorette est une maison de vanité et non de charité.
    Londres, en comptant les écoles de charité, a autant de maisons de bienfaisance que Rome.
¬†¬†¬†¬†Le plus beau monument de bienfaisance qu'on ait jamais √©lev√©, est l'h√ītel des Invalides, fond√© par Louis XIV.
¬†¬†¬†¬†De tous les h√īpitaux, celui o√Ļ l'on re√ßoit journellement le plus de pauvres malades, est l'H√ītel-Dieu de Paris. Il y en a eu souvent entre quatre √† cinq mille √† la fois. Dans ces cas, la multitude nuit √† la charit√© m√™me. C'est en m√™me temps le r√©ceptacle de toutes les horribles mis√®res humaines, et le temple de la vraie vertu qui consiste √† les secourir.
¬†¬†¬†¬†Il faudrait avoir souvent dans l'esprit le contraste d'une f√™te de Versailles, d'un op√©ra de Paris, o√Ļ tous les plaisirs et toutes les magnificences sont r√©unis avec tant d'art; et d'un h√ītel-dieu, o√Ļ toutes les douleurs, tous les d√©go√Ľts et la mort, sont entass√©s avec tant d'horreur. C'est ainsi que sont compos√©es les grandes villes.
¬†¬†¬†¬†Par une police admirable, les volupt√©s m√™mes et le luxe servent la mis√®re et la douleur. Les spectacles de Paris ont pay√©, ann√©e commune, un tribut de plus de cent mille √©cus √† l'h√īpital.
    Dans ces établissements de charité, les inconvénients ont souvent surpassé les avantages. Une preuve des abus attachés à ces maisons, c'est que les malheureux qu'on y transporte craignent d'y être.
¬†¬†¬†¬†L'H√ītel-Dieu, par exemple, √©tait tr√®s bien plac√© autrefois dans le milieu de la ville aupr√®s de l'√Čv√™ch√©. Il l'est tr√®s mal quand la ville est trop grande, quand quatre ou cinq malades sont entass√©s dans chaque lit, quand un malheureux donne le scorbut √† son voisin dont il re√ßoit la v√©role, et qu'une atmosph√®re empest√©e r√©pand les maladies incurables et la mort, non seulement dans cet hospice destin√© pour rendre les hommes √† la vie, mais dans une grande partie de la ville √† la ronde.
    L'inutilité, le danger même de la médecine en ce cas, sont démontrés. S'il est si difficile qu'un médecin connaisse et guérisse une maladie d'un citoyen bien soigné dans sa maison, que sera-ce de cette multitude de maux compliqués, accumulés les uns sur les autres dans un lieu pestiféré ?
    En tout genre souvent, plus le nombre est grand, plus mal on est.
¬†¬†¬†¬†M. de Chamousset, l'un des meilleurs citoyens et des plus attentifs au bien public, a calcul√©, par des relev√©s fid√®les, qu'il meurt un quart des malades √† l'H√ītel-Dieu, un huiti√®me √† l'h√īpital de la Charit√©, un neuvi√®me dans les h√īpitaux de Londres, un trenti√®me dans ceux de Versailles.
¬†¬†¬†¬†Dans le grand et c√©l√®bre h√īpital de Lyon, qui a √©t√© longtemps un des mieux administr√©s de l'Europe, il ne mourait qu'un quinzi√®me des malades, ann√©e commune.
¬†¬†¬†¬†On a propos√© souvent de partager l'H√ītel-Dieu de Paris en plusieurs hospices mieux situ√©s, plus a√©r√©s, plus salutaires; l'argent a manqu√© pour cette entreprise.
    " Curtae nescio quid semper abest rei. "
    HOR., liv. III, od. XXIV.
¬†¬†¬†¬†On en trouve toujours quand il s'agit d'aller faire tuer des hommes sur la fronti√®re; il n'y en a plus quand il faut les sauver. Cependant l'H√ītel-Dieu de Paris poss√®de plus d'un million de revenu qui augmente chaque ann√©e, et les Parisiens l'ont dot√© √† l'envi.
¬†¬†¬†¬†On ne peut s'emp√™cher de remarquer ici que Germain Brice, dans sa Description de Paris, en parlant de quelques legs faits par le premier pr√©sident de Belli√®vre, √† la salle de l'H√ītel-Dieu nomm√©e Saint-Charles, dit " qu'il faut lire cette belle inscription grav√©e en lettres d'or dans une grande table de marbre, de la composition d'Olivier Patru de l'acad√©mie fran√ßaise, un des plus beaux esprits de son temps, dont on a des plaidoyers fort estim√©s. "
    " Qui que tu sois qui entres dans ce saint lieu, tu n'y verras presque partout que des fruits de la charité du grand Pomponne. Les brocarts d'or et d'argent, et les beaux meubles qui paraient autrefois sa chambre, par une heureuse métamorphose, servent maintenant aux nécessités des malades. Cet homme divin qui fut l'ornement et les délices de son siècle, dans le combat même de la mort, a pensé au soulagement des affligés. Le sang de Bellièvre s'est montré dans toutes les actions de sa vie. La gloire de ses ambassades n'est que trop connue, etc. "
    L'utile Chamousset fit mieux que Germain Brice et Olivier Patru, l'un des plus beaux esprits du temps; voici le plan dont il proposa de se charger à ses frais, avec une compagnie solvable.
¬†¬†¬†¬†Les administrateurs de l'H√ītel-Dieu portaient en compte la valeur de cinquante livres pour chaque malade, ou mort, ou gu√©ri. M. de Chamousset et sa compagnie offraient de g√©rer pour cinquante livres seulement par gu√©rison. Les morts allaient par-dessus le march√©, et √©taient √† sa charge.
¬†¬†¬†¬†La proposition √©tait si belle, qu'elle ne fut point accept√©e. On craignit qu'il ne p√Ľt la remplir. Tout abus qu'on veut r√©former est le patrimoine de ceux qui ont plus de cr√©dit que les r√©formateurs.
¬†¬†¬†¬†Une chose non moins singuli√®re, est que l'H√ītel-Dieu a seul le privil√®ge de vendre la chair en car√™me √† son profit, et il y perd. M. de Chamousset offrit de faire un march√© o√Ļ l'H√ītel-Dieu gagnerait: on le refusa, et on chassa le boucher qu'on soup√ßonna de lui avoir donn√© l'avis.
    Ainsi chez les humains, par un abus fatal,
    Le bien le plus parfait est la source du mal.
    Henriade, chant V, 43-44.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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