CAT√ČCHISME CHINOIS

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CAT√ČCHISME CHINOIS
CAT√ČCHISME CHINOIS, OU ENTRETIENS DE CU-SU, DISCIPLE DE CONFUTZ√ČE, AVEC LE PRINCE KOU, FILS DU ROI DE LOW, TRIBUTAIRE DE L'EMPEREUR CHINOIS GNENVAN, 417 ANS AVANT NOTRE √ąRE VULGAIRE.
Traduit en latin par le P. Fouquet, ci-devant ex-j√©suite. Le manuscrit est dans la biblioth√®que du Vatican, n¬į 42759.
PREMIER ENTRETIEN.
KOU.
    Que dois-je entendre quand on me dit d'adorer le ciel (Chang-ti) ?
CU-SU.
    Ce n'est pas le ciel matériel que nous voyons; car ce ciel n'est autre chose que l'air, et cet air est composé de toutes les exhalaisons de la terre: ce serait une folie bien absurde d'adorer des vapeurs.
KOU.
    Je n'en serais pourtant pas surpris. Il me semble que les hommes ont fait des folies encore plus grandes.
CU-SU.
    Il est vrai; mais vous êtes destiné à gouverner; vous devez être sage.
KOU.
    Il y a tant de peuples qui adorent le ciel et les planètes !
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Les plan√®tes ne sont que des terres comme la n√ītre. La lune, par exemple, ferait aussi bien d'adorer notre sable et notre boue, que nous de nous mettre √† genoux devant le sable et la boue de la lune.
KOU.
    Que prétend-on quand on dit: le ciel et la terre, monter au ciel, être digne du ciel ?
CU-SU.
    On dit une énorme sottise, il n'y a point de ciel; chaque planète est entourée de son atmosphère, comme d'une coque, et roule dans l'espace autour de son soleil. Chaque soleil est le centre de plusieurs planètes qui voyagent continuellement autour de lui: il n'y a ni haut ni bas, ni montée ni descente. Vous sentez que si les habitants de la lune disaient qu'on monte à la terre, qu'il faut se rendre digne de la terre, ils diraient une extravagance. Nous prononçons de même un mot qui n'a pas de sens, quand nous disons qu'il faut se rendre digne du ciel; c'est comme si nous disions: Il faut se rendre digne de l'air, digne de la constellation du dragon, digne de l'espace.
KOU.
    Je crois vous comprendre; il ne faut adorer que le Dieu qui a fait le ciel et la terre.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Sans doute; il faut n'adorer que Dieu. Mais quand nous disons qu'il a fait le ciel et la terre, nous disons pieusement une grande pauvret√©. Car, si nous entendons par le ciel l'espace prodigieux dans lequel Dieu alluma tant de soleils, et fit tourner tant de mondes, il est beaucoup plus ridicule de dire le ciel et la terre que de dire les montagnes et un grain de sable. Notre globe est infiniment moins qu'un grain de sable en comparaison de ces millions de milliards d'univers devant lesquels nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de joindre ici notre faible voix √† celle des √™tres innombrables qui rendent hommage √† Dieu dans l'ab√ģme de l'√©tendue.
KOU.
    On nous a donc bien trompés quand on nous a dit que Fo était descendu chez nous du quatrième ciel, et avait paru en éléphant blanc.
CU-SU.
    Ce sont des contes que les bonzes font aux enfants et aux vieilles: nous ne devons adorer que l'auteur éternel de tous les êtres.
KOU.
    Mais comment un être a-t-il pu faire les autres ?
CU-SU.
    Regardez cette étoile; elle est à quinze cent mille millions de lis de notre petit globe; il en part des rayons qui vont faire sur vos yeux deux angles égaux au sommet; ils font les mêmes angles sur les yeux de tous les animaux: ne voilà-t-il pas un dessein marqué ? ne voilà-t-il pas une loi admirable ? Or qui fait un ouvrage, sinon un ouvrier ? qui fait des lois, sinon un législateur ? Il y a donc un ouvrier, un législateur éternel.
KOU.
    Mais qui a fait cet ouvrier ? et comment est-il fait ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Mon prince, je me promenais hier aupr√®s du vaste palais qu'a b√Ęti le roi votre p√®re. J'entendis deux grillons, dont l'un disait √† l'autre: Voil√† un terrible √©difice. Oui, dit l'autre; tout glorieux que je suis, j'avoue que c'est quelqu'un de plus puissant que les grillons qui a fait ce prodige; mais je n'ai point d'id√©e de cet √™tre-l√†; je vois qu'il est, mais je ne sais ce qu'il est.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Je vous dis que vous √™tes un grillon plus instruit que moi; et ce qui me pla√ģt en vous, c'est que vous ne pr√©tendez pas savoir ce que vous ignorez.
SECOND ENTRETIEN.
CU-SU.
    Vous convenez donc qu'il y a un être tout puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature ?
KOU.
    Oui; mais s'il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, et il est donc partout; il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi-même ?
CU-SU.
    Pourquoi non ?
KOU.
    Je serais donc moi-même une partie de la Divinité ?
CU-SU.
    Ce n'est peut-être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumière; est-il lumière cependant lui-même ? ce n'est que du sable, et rien de plus. Tout est en Dieu, sans doute; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n'est pas comme l'empereur de la Chine, qui habite son palais, et qui envoie ses ordres par des colaos. Dès-là qu'il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l'espace et tous ses ouvrages; et puisqu'il est dans vous, c'est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui.
KOU.
    Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance et sans honte devant l'être suprême ?
CU-SU.
    être juste.
KOU.
    Et quoi encore ?
CU-SU.
    être juste.
KOU.
    Mais la secte de Laokium dit qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni vice ni vertu.
CU-SU.
    La secte de Laokium dit-elle qu'il n'y a ni santé ni maladie ?
KOU.
    Non, elle ne dit point une si grande erreur.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†L'erreur de penser qu'il n'y a ni sant√© de l'√Ęme ni maladie de l'√Ęme, ni vertu ni vice, est aussi grande et plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est √©gal sont des monstres: est-il √©gal de nourrir son fils ou de l'√©craser sur la pierre, de secourir sa m√®re ou de lui plonger un poignard dans le coeur ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Vous me faites fr√©mir; je d√©teste la secte de Laokium: mais il y a tant de nuances du juste et de l'injuste ! on est souvent bien incertain. Quel homme sait pr√©cis√©ment ce qui est permis ou ce qui est d√©fendu ? Qui pourra poser s√Ľrement les bornes qui s√©parent le bien et le mal ? quelle r√®gle me donnerez-vous pour les discerner ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Celle de Confutz√©e, mon ma√ģtre: " Vis comme en mourant tu voudrais avoir v√©cu; traite ton prochain comme tu veux qu'il te traite. "
KOU.
    Ces maximes, je l'avoue, doivent être le code du genre humain; mais que m'importera en mourant d'avoir bien vécu ? qu'y gagnerai-je ? Cette horloge, quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d'avoir bien sonné les heures ?
CU-SU.
    Cette horloge ne sent point, ne pense point; elle ne peut avoir des remords, et vous en avez quand vous vous sentez coupable.
KOU.
    Mais si, après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n'avoir plus de remords ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Alors il faudra vous √©touffer; et soyez s√Ľr que parmi les hommes qui n'aiment pas qu'on les opprime il s'en trouvera qui vous mettront hors d'√©tat de faire de nouveaux crimes.
KOU.
    Ainsi Dieu, qui est en eux, leur permettra d'être méchants après m'avoir permis de l'être ?
CU-SU.
    Dieu vous a donné la raison: n'en abusez ni vous, ni eux. Non seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre ?
KOU.
    Et qui vous a dit qu'il y a une autre vie ?
CU-SU.
    Dans le doute seul, vous devez vous conduire comme s'il y en avait une.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Mais si je suis s√Ľr qu'il n'y en a point ?
CU-SU.
    Je vous en défie.
TROISI√ąME ENTRETIEN.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Vous me poussez, Cu-su. Pour que je puisse √™tre r√©compens√© ou puni quand je ne serai plus, il faut qu'il subsiste dans moi quelque chose qui sente et qui pense apr√®s moi. Or comme avant ma naissance rien de moi n'avait ni sentiment ni pens√©e, pourquoi y en aurait-il apr√®s ma mort ? que pourrait √™tre cette partie incompr√©hensible de moi-m√™me ? Le bourdonnement de cette abeille restera-t-il quand l'abeille ne sera plus ? La v√©g√©tation de cette plante subsiste-t-elle quand la plante est d√©racin√©e ? La v√©g√©tation n'est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la mani√®re inexplicable dont l'√™tre supr√™me a voulu que la plante tir√Ęt les sucs de la terre ? L'√Ęme est de m√™me un mot invent√© pour exprimer faiblement et obscur√©ment les ressorts de notre vie. Tous les animaux se meuvent; et cette puissance de se mouvoir, on l'appelle force active; mais il n'y a pas un √™tre distinct qui soit cette force. Nous avons des passions; cette m√©moire, cette raison, ne sont pas, sans doute, des choses √† part; ce ne sont pas des √™tres existants dans nous; ce ne sont pas de petites personnes qui aient une existence particuli√®re; ce sont des mots g√©n√©riques, invent√©s pour fixer nos id√©es. L'√Ęme, qui signifie notre m√©moire, notre raison, nos passions, n'est donc elle-m√™me qu'un mot. Qui fait le mouvement dans la nature ? c'est Dieu. Qui fait v√©g√©ter toutes les plantes ? c'est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux ? c'est Dieu. Qui fait la pens√©e de l'homme ? c'est Dieu.
¬†¬†¬†¬†Si l'√Ęme humaine √©tait une petite personne renferm√©e dans notre corps, qui en dirige√Ęt les mouvements et les id√©es, cela ne marquerait-il pas dans l'√©ternel artisan du monde une impuissance et un artifice indigne de lui ? il n'aurait donc pas √©t√© capable de faire des automates qui eussent dans eux-m√™mes le don du mouvement et de la pens√©e ? Vous m'avez appris le grec, vous m'avez fait lire Hom√®re; je trouve Vulcain un divin forgeron, quand il fait des tr√©pieds d'or qui vont tout seuls au conseil des dieux: mais ce Vulcain me para√ģtrait un mis√©rable charlatan, s'il avait cach√© dans le corps de ces tr√©pieds quelqu'un de ses gar√ßons qui les f√ģt mouvoir sans qu'on s'en aper√ß√Ľt.
    Il y a de froids rêveurs qui ont pris pour une belle imagination l'idée de faire rouler des planètes par des génies qui les poussent sans cesse; mais Dieu n'a pas été réduit à cette pitoyable ressource: en un mot, pourquoi mettre deux ressorts à un ouvrage lorsqu'un seul suffit ? Vous n'oserez pas nier que Dieu ait le pouvoir d'animer l'être peu connu que nous appelons matière; pourquoi donc se servirait-il d'un autre agent pour l'animer ?
¬†¬†¬†¬†Il y a bien plus: que serait cette √Ęme que vous donnez si lib√©ralement √† notre corps ? d'o√Ļ viendrait-elle ? quand viendrait-elle ? faudrait-il que le Cr√©ateur de l'univers f√Ľt continuellement √† l'aff√Ľt de l'accouplement des hommes et des femmes, qu'il remarqu√Ęt attentivement le moment o√Ļ un germe sort du corps d'un homme et entre dans le corps d'une femme, et qu'alors il envoy√Ęt vite une √Ęme dans ce germe ? et si ce germe meurt, que deviendra cette √Ęme ? elle aura donc √©t√© cr√©√©e inutilement, ou elle attendra une autre occasion.
¬†¬†¬†¬†Voil√†, je vous l'avoue, une √©trange occupation pour le ma√ģtre du monde; et non seulement il faut qu'il prenne garde continuellement √† la copulation de l'esp√®ce humaine, mais il faut qu'il en fasse autant avec tous les animaux; car ils ont tous comme nous de la m√©moire, des id√©es, des passions; et si une √Ęme est n√©cessaire pour former ces sentiments, cette m√©moire, ces id√©es, ces passions, il faut que Dieu travaille perp√©tuellement √† forger des √Ęmes pour les √©l√©phants, et pour les porcs, pour les hiboux, pour les poissons, et pour les bonzes.
    Quelle idée me donneriez-vous de l'architecte de tant de millions de mondes, qui serait obligé de faire continuellement des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage ?
¬†¬†¬†¬†Voil√† une tr√®s petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de l'existence de l'√Ęme.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Vous raisonnez de bonne foi; et ce sentiment vertueux, quand m√™me il serait erron√©, serait agr√©able √† l'√™tre supr√™me. Vous pouvez vous tromper, mais vous ne cherchez pas √† vous tromper, et d√®s lors vous √™tes excusable. Mais songez que vous ne m'avez propos√© que des doutes, et que ces doutes sont tristes. Admettez des vraisemblances plus consolantes: il est dur d'√™tre an√©anti; esp√©rez de vivre. Vous savez qu'une pens√©e n'est point mati√®re, vous savez qu'elle n'a nul rapport avec la mati√®re; pourquoi donc vous serait-il si difficile de croire que Dieu a mis dans vous un principe divin qui, ne pouvant √™tre dissous, ne peut √™tre sujet √† la mort ? Oseriez-vous dire qu'il est impossible que vous ayez une √Ęme ? non, sans doute: et si cela est possible, n'est-il pas tr√®s vraisemblable que vous en avez une ? pourriez-vous rejeter un syst√®me si beau et si n√©cessaire au genre humain ? et quelques difficult√©s vous rebuteront-elles ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Je voudrais embrasser ce syst√®me, mais je voudrais qu'il me f√Ľt prouv√©. Je ne suis pas le ma√ģtre de croire quand je n'ai pas d'√©vidence. Je suis toujours frapp√© de cette grande id√©e que Dieu a tout fait, qu'il est partout, qu'il p√©n√®tre tout, qu'il donne le mouvement et la vie √† tout; et s'il est dans toutes les parties de mon √™tre, comme il est dans toutes les parties de la nature, je ne vois pas quel besoin j'ai d'une √Ęme. Qu'ai-je √† faire de ce petit √™tre subalterne, quand je suis anim√© par Dieu m√™me ? √† quoi me servirait cette √Ęme ? Ce n'est pas nous qui nous donnons nos id√©es, car nous les avons presque toujours malgr√© nous; nous en avons quand nous sommes endormis; tout se fait en nous sans que nous nous en m√™lions. L'√Ęme aurait beau dire au sang et aux esprits animaux, Courez, je vous prie, de cette fa√ßon pour me faire plaisir, ils circuleront toujours de la mani√®re que Dieu leur a prescrite. J'aime mieux √™tre la machine d'un Dieu qui m'est d√©montr√©, que d'√™tre la machine d'une √Ęme dont je doute.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Eh bien ! si Dieu m√™me vous anime, ne souillez jamais par des crimes ce Dieu qui est en vous; et s'il vous a donn√© une √Ęme, que cette √Ęme ne l'offense jamais. Dans l'un et dans l'autre syst√®me vous avez une volont√©; vous √™tes libre; c'est-√†-dire vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez: servez-vous de ce pouvoir pour servir ce Dieu qui vous l'a donn√©. Il est bon que vous soyez philosophe, mais il est n√©cessaire que vous soyez juste. Vous le serez encore plus quand vous croirez avoir une √Ęme immortelle.
    Daignez me répondre: n'est-il pas vrai que Dieu est la souveraine justice ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Sans doute; et s'il √©tait possible qu'il cess√Ęt de l'√™tre (ce qui est un blasph√®me), je voudrais, moi, agir avec √©quit√©.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†N'est-il pas vrai que votre devoir sera de r√©compenser les actions vertueuses, et de punir les criminelles quand vous serez sur le tr√īne ? Voudriez-vous que Dieu ne f√ģt pas ce que vous-m√™me vous √™tes tenu de faire ? Vous savez qu'il est et qu'il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses et des crimes impunis; il est donc n√©cessaire que le bien et le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C'est cette id√©e si simple, si naturelle, si g√©n√©rale, qui a √©tabli chez tant de nations la croyance de l'immortalit√© de nos √Ęmes, et de la justice divine qui les juge quand elles ont abandonn√© leur d√©pouille mortelle. Y a-t-il un syst√®me plus raisonnable, plus convenable √† la Divinit√©, et plus utile au genre humain ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi donc plusieurs nations n'ont-elles point embrass√© ce syst√®me ? vous savez que nous avons dans notre province environ deux cents familles d'anciens Sinous , qui ont autrefois habit√© une partie de l'Arabie P√©tr√©e; ni elles ni leurs anc√™tres n'ont jamais cru l'√Ęme immortelle; ils ont leurs cinq Livres , comme nous avons nos cinq Kings; j'en ai lu la traduction: leurs lois, n√©cessairement semblables √† celles de tous les autres peuples, leur ordonnent de respecter leurs p√®res, de ne point voler, de ne point mentir, de n'√™tre ni adult√®res ni homicides; mais ces m√™mes lois ne leur parlent ni de r√©compenses ni de ch√Ętiments dans une autre vie.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Si cette id√©e n'est pas encore d√©velopp√©e chez ce pauvre peuple, elle le sera sans doute un jour. Mais que nous importe une malheureuse petite nation, tandis que les Babyloniens, les √Čgyptiens, les Indiens, et toutes les nations polic√©es ont re√ßu ce dogme salutaire ? Si vous √©tiez malade, rejetteriez-vous un rem√®de approuv√© par tous les Chinois, sous pr√©texte que quelques barbares des montagnes n'auraient pas voulu s'en servir ? Dieu vous a donn√© la raison, elle vous dit que l'√Ęme doit √™tre immortelle; c'est donc Dieu qui vous le dit lui-m√™me.
KOU.
    Mais comment pourrai-je être récompensé ou puni, quand je ne serai plus moi-même, quand je n'aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne ? Ce n'est que par ma mémoire que je suis toujours moi; je perds ma mémoire dans ma dernière maladie; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence que j'aurai perdue ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†C'est-√†-dire que si un prince avait √©gorg√© sa famille pour r√©gner, s'il avait tyrannis√© ses sujets, il en serait quitte pour dire √† Dieu: Ce n'est pas moi, j'ai perdu la m√©moire, vous vous m√©prenez, je ne suis plus la m√™me personne. Pensez-vous que Dieu f√Ľt bien content de ce sophisme ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Eh bien, soit, je me rends; je voulais faire le bien pour moi-m√™me, je le ferai aussi pour plaire √† l'√™tre supr√™me; je pensais qu'il suffisait que mon √Ęme f√Ľt juste dans cette vie, j'esp√©rerai qu'elle sera heureuse dans une autre. Je vois que cette opinion est bonne pour les peuples et pour les princes, mais le culte de Dieu m'embarrasse.
QUATRI√ąME ENTRETIEN.
CU-SU.
    Que trouvez-vous de choquant dans notre Chu-king, ce premier livre canonique, si respecté de tous les empereurs chinois ? Vous labourez un champ de vos mains royales pour donner l'exemple au peuple, et vous en offrez les prémices au Chang-ti, au Tien, à l'être suprême; vous lui sacrifiez quatre fois l'année; vous êtes roi et pontife; vous promettez à Dieu de faire tout le bien qui sera en votre pouvoir: y a-t-il là quelque chose qui répugne ?
KOU.
    Je suis bien loin d'y trouver à redire; je sais que Dieu n'a nul besoin de nos sacrifices ni de nos prières; mais nous avons besoin de lui en faire; son culte n'est pas établi pour lui, mais pour nous. J'aime fort à faire des prières, je veux surtout qu'elles ne soient point ridicules; car, quand j'aurai bien crié que " la montagne du Chang-ti est une montagne grasse , et qu'il ne faut point regarder les montagnes grasses; " quand j'aurai fait enfuir le soleil et sécher la lune, ce galimatias sera-t-il agréable à l'être suprême, utile à mes sujets et à moi-même ?
¬†¬†¬†¬†Je ne puis surtout souffrir la d√©mence des sectes qui nous environnent: d'un c√īt√© je vois Laotz√©e, que sa m√®re con√ßut par l'union du ciel et de la terre, et dont elle fut grosse quatre-vingts ans. Je n'ai pas plus de foi √† sa doctrine de l'an√©antissement et du d√©pouillement universel qu'aux cheveux blancs avec lesquels il naquit, et √† la vache noire sur laquelle il monta pour aller pr√™cher sa doctrine.
    Le Dieu Fo ne m'en impose pas davantage, quoiqu'il ait eu pour père un éléphant blanc, et qu'il promette une vie immortelle.
¬†¬†¬†¬†Ce qui me d√©pla√ģt surtout, c'est que de telles r√™veries soient continuellement pr√™ch√©es par les bonzes qui s√©duisent le peuple pour le gouverner; ils se rendent respectables par des mortifications qui effraient la nature. Les uns se privent toute leur vie des aliments les plus salutaires, comme si on ne pouvait plaire √† Dieu que par un mauvais r√©gime; les autres se mettent au cou un carcan, dont quelquefois ils se rendent tr√®s dignes; ils s'enfoncent des clous dans les cuisses, comme si leurs cuisses √©taient des planches; le peuple les suit en foule. Si un roi donne quelque √©dit qui leur d√©plaise, ils vous disent froidement que cet √©dit ne se trouve pas dans le commentaire du Dieu Fo, et qu'il vaut mieux ob√©ir √† Dieu qu'aux hommes. Comment rem√©dier √† une maladie populaire si extravagante et si dangereuse ? Vous savez que la tol√©rance est le principe du gouvernement de la Chine, et de tous ceux de l'Asie; mais cette indulgence n'est-elle pas bien funeste, quand elle expose un empire √† √™tre boulevers√© pour des opinions fanatiques ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Que le Chang-ti me pr√©serve de vouloir √©teindre en vous cet esprit de tol√©rance, cette vertu si respectable, qui est aux √Ęmes ce que la permission de manger est au corps ! La loi naturelle permet √† chacun de croire ce qu'il veut, comme de se nourrir de ce qu'il veut. Un m√©decin n'a pas le droit de tuer ses malades parce qu'ils n'auront pas observ√© la di√®te qu'il leur a prescrite. Un prince n'a pas le droit de faire pendre ceux de ses sujets qui n'auront pas pens√© comme lui; mais il a le droit d'emp√™cher les troubles; et, s'il est sage, il lui sera tr√®s ais√© de d√©raciner les superstitions. Vous savez ce qui arriva √† Daon, sixi√®me roi de Chald√©e, il y a quelque quatre mille ans ?
KOU.
    Non, je n'en sais rien; vous me feriez plaisir de me l'apprendre.
CU-SU.
    Les prêtres chaldéens s'étaient avisés d'adorer les brochets de l'Euphrate; ils prétendaient qu'un fameux brochet nommé Oannès leur avait autrefois appris la théologie, que ce brochet était immortel, qu'il avait trois pieds de long et un petit croissant sur la queue. C'était par respect pour cet Oannès qu'il était défendu de manger du brochet. Il s'éleva une grande dispute entre les théologiens pour savoir si le brochet Oannès était laité ou oeuvé. Les deux partis s'excommunièrent réciproquement, et on en vint plusieurs fois aux mains. Voici comme le roi Daon s'y prit pour faire cesser ce désordre.
¬†¬†¬†¬†Il commanda un je√Ľne rigoureux de trois jours aux deux partis, apr√®s quoi il fit venir les partisans du brochet aux oeufs, qui assist√®rent √† son d√ģner: il se fit apporter un brochet de trois pieds, auquel on avait mis un petit croissant sur la queue. Est-ce l√† votre Dieu ? dit-il aux docteurs; Oui, sire, lui r√©pondirent-ils, car il a un croissant sur la queue. Le roi commanda qu'on ouvr√ģt le brochet, qui avait la plus belle laite du monde. Vous voyez bien, dit-il, que ce n'est pas l√† votre Dieu, puisqu'il est lait√©: et le brochet fut mang√© par le roi et ses satrapes, au grand contentement des th√©ologiens des oeufs, qui voyaient qu'on avait frit le Dieu de leurs adversaires.
¬†¬†¬†¬†On envoya chercher aussit√īt les docteurs du parti contraire: on leur montra un Dieu de trois pieds qui avait des oeufs et un croissant sur la queue; ils assur√®rent que c'√©tait l√† le Dieu Oann√®s, et qu'il √©tait lait√©: il fut frit comme l'autre, et reconnu oeuv√©. Alors les deux partis √©tant √©galement sots, et n'ayant pas d√©jeun√©, le bon roi Daon leur dit qu'il n'avait que des brochets √† leur donner pour leur d√ģner; ils en mang√®rent goulument, soit oeuv√©s, soit lait√©s. La guerre civile finit, chacun b√©nit le bon roi Daon; et les citoyens, depuis ce temps, firent servir √† leur d√ģner tant de brochets qu'ils voulurent.
KOU.
    J'aime fort le roi Daon, et je promets bien de l'imiter à la première occasion qui s'offrira. J'empêcherai toujours, autant que je le pourrai (sans faire violence à personne), qu'on adore des Fo et des brochets.
    Je sais que dans le Pégu et dans le Tunquin il y a de petits dieux et de petits talapoins qui font descendre la lune dans le décours, et qui prédisent clairement l'avenir, c'est-à-dire qui voient clairement ce qui n'est pas, car l'avenir n'est point. J'empêcherai, autant que je le pourrai, que les talapoins ne viennent chez moi prendre le futur pour le présent, et faire descendre la lune.
¬†¬†¬†¬†Quelle piti√© qu'il y ait des sectes qui aillent de ville en ville d√©biter leurs r√™veries, comme des charlatans qui vendent leurs drogues ! quelle honte pour l'esprit humain que de petites nations pensent que la v√©rit√© n'est que pour elles, et que le vaste empire de la Chine est livr√© √† l'erreur ! L'√™tre √©ternel ne serait-il que le Dieu de l'√ģle Formose ou de l'√ģle Born√©o ? abandonnerait-il le reste de l'univers ? Mon cher Cu-su, il est le p√®re de tous les hommes; il permet √† tous de manger du brochet; le plus digne hommage qu'on puisse lui rendre est d'√™tre vertueux; un coeur pur est le plus beau de tous ses temples, comme disait le grand empereur Hiao.
CINQUI√ąME ENTRETIEN.
CU-SU.
    Puisque vous aimez la vertu, comment la pratiquerez-vous quand vous serez roi ?
KOU.
    En n'étant injuste ni envers mes voisins, ni envers mes peuples.
CU-SU.
    Ce n'est pas assez de ne point faire de mal, vous ferez du bien; vous nourrirez les pauvres en les occupant à des travaux utiles, et non pas en dotant la fainéantise; vous embellirez les grands chemins; vous creuserez des canaux; vous élèverez des édifices publics; vous encouragerez tous les arts, vous récompenserez le mérite en tout genre; vous pardonnerez les fautes involontaires.
KOU.
    C'est ce que j'appelle n'être point injuste; ce sont là autant de devoirs.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Vous pensez en v√©ritable roi; mais il y a le roi et l'homme, la vie publique et la vie priv√©e. Vous allez bient√īt vous marier; combien comptez-vous avoir de femmes ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Mais je crois qu'une douzaine me suffira; un plus grand nombre pourrait me d√©rober un temps destin√© aux affaires. Je n'aime point ces rois qui ont des sept cents femmes , et des trois cents concubines, et des milliers d'eunuques pour les servir. Cette manie des eunuques me para√ģt surtout un trop grand outrage √† la nature humaine. Je pardonne tout au plus qu'on chaponne des coqs, ils en sont meilleurs √† manger; mais on n'a point encore fait mettre d'eunuques √† la broche. A quoi sert leur mutilation ? Le dala√Į-lama en a cinquante pour chanter dans sa pagode. Je voudrais bien savoir si le Chang-ti se pla√ģt beaucoup √† entendre les voix claires de ces cinquante hongres.
    Je trouve encore très ridicule qu'il y ait des bonzes qui ne se marient point; ils se vantent d'être plus sages que les autres Chinois: eh bien ! qu'ils fassent donc des enfants sages. Voilà une plaisante manière d'honorer le Chang-ti que de le priver d'adorateurs ! Voilà une singulière façon de servir le genre humain, que de donner l'exemple d'anéantir le genre humain ! Le bon petit lama nommé Stelca ed isant Errepi voulait dire " que tout prêtre devait faire le plus d'enfants qu'il pourrait; " il prêchait d'exemple, et a été fort utile en son temps. Pour moi, je marierai tous les lamas et bonzes, lamesses et bonzesses qui auront de la vocation pour ce saint oeuvre; ils en seront certainement meilleurs citoyens, et je croirai faire en cela un grand bien au royaume de Low.
CU-SU.
    Oh ! le bon prince que nous aurons là ! Vous me faites pleurer de joie. Vous ne vous contenterez pas d'avoir des femmes et des sujets; car enfin on ne peut pas passer sa journée à faire des édits et des enfants: vous aurez sans doute des amis ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†J'en ai d√©j√†, et de bons, qui m'avertissent de mes d√©fauts; je me donne la libert√© de reprendre les leurs; ils me consolent, je les console; l'amiti√© est le baume de la vie, il vaut mieux que celui du chimiste √Čre-ville , et m√™me que les sachets du grand Lanourt. Je suis √©tonn√© qu'on n'ait pas fait de l'amiti√© un pr√©cepte de religion; j'ai envie de l'ins√©rer dans notre rituel.
CU-SU.
    Gardez-vous-en bien; l'amitié est assez sacrée d'elle-même; ne la commandez jamais; il faut que le coeur soit libre; et puis, si vous fesiez de l'amitié un précepte, un mystère, un rite, une cérémonie, il y aurait mille bonzes qui, en prêchant et en écrivant leurs rêveries, rendraient l'amitié ridicule; il ne faut pas l'exposer à cette profanation.
¬†¬†¬†¬†Mais comment en userez-vous avec vos ennemis ? Confutz√©e recommande en vingt endroits de les aimer; cela ne vous para√ģt-il pas un peu difficile ?
KOU.
    Aimer ses ennemis ! eh, mon Dieu ! rien n'est si commun.
CU-SU.
    Comment l'entendez-vous ?
KOU.
¬†¬†¬†¬†Mais comme il faut, je crois, l'entendre. J'ai fait l'apprentissage de la guerre sous le prince de D√©con contre le prince de Vis-Brunck: d√®s qu'un de nos ennemis √©tait bless√© et tombait entre nos mains, nous avions soin de lui comme s'il e√Ľt √©t√© notre fr√®re: nous avons souvent donn√© notre propre lit √† nos ennemis bless√©s et prisonniers, et nous avons couch√© aupr√®s d'eux sur des peaux de tigres √©tendues √† terre; nous les avons servis nous-m√™mes: que voulez-vous de plus ? que nous les aimions comme on aime sa ma√ģtresse ?
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Je suis tr√®s √©difi√© de tout ce que vous me dites, et je voudrais que toutes les nations vous entendissent; car on m'assure qu'il y a des peuples assez impertinents pour oser dire que nous ne connaissons pas la vraie vertu, que nos bonnes actions ne sont que des p√©ch√©s splendides , que nous avons besoin des le√ßons de leurs talapoins pour nous faire de bons principes. H√©las ! les malheureux ! ce n'est que d'hier qu'ils savent lire et √©crire, et ils pr√©tendent enseigner leurs ma√ģtres !
SIXI√ąME ENTRETIEN.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†Je ne vous r√©p√©terai pas tous les lieux communs qu'on d√©bite parmi nous depuis cinq ou six mille ans sur toutes les vertus. Il y en a qui ne sont que pour nous-m√™mes, comme la prudence pour conduire nos √Ęmes, la temp√©rance pour gouverner nos corps; ce sont des pr√©ceptes de politique et de sant√©. Les v√©ritables vertus sont celles qui sont utiles √† la soci√©t√©, comme la fid√©lit√©, la magnanimit√©, la bienfaisance, la tol√©rance, etc. Gr√Ęce au ciel, il n'y a point de vieille qui n'enseigne parmi nous toutes ces vertus √† ses petits-enfants; c'est le rudiment de notre jeunesse au village comme √† la ville: mais il y a une grande vertu qui commence √† √™tre de peu d'usage, et j'en suis f√Ęch√©.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Quelle est-elle ? nommez-la vite; je t√Ęcherai de la ranimer.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†C'est l'hospitalit√©; cette vertu si sociale, ce lien sacr√© des hommes commence √† se rel√Ęcher depuis que nous avons des cabarets. Cette pernicieuse institution nous est venue, √† ce qu'on dit, de certains sauvages d'Occident. Ces mis√©rables apparemment n'ont point de maison pour accueillir les voyageurs. Quel plaisir de recevoir dans la grande ville de Low, dans la belle place Honchan, dans la maison Ki, un g√©n√©reux √©tranger qui arrive de Samarcande, pour qui je deviens d√®s ce moment un homme sacr√©, et qui est oblig√© par toutes les lois divines et humaines de me recevoir chez lui quand je voyagerai en Tartarie, et d'√™tre mon ami intime !
¬†¬†¬†¬†Les sauvages dont je vous parle ne re√ßoivent les √©trangers que pour de l'argent dans des cabanes d√©go√Ľtantes; ils vendent cher cet accueil inf√Ęme; et avec cela, j'entends dire que ces pauvres gens se croient au-dessus de nous, qu'ils se vantent d'avoir une morale plus pure. Ils pr√©tendent que leurs pr√©dicateurs pr√™chent mieux que Confutz√©e, qu'enfin c'est √† eux de nous enseigner la justice, parce qu'ils vendent de mauvais vin sur les grands chemins, que leurs femmes vont comme des folles dans les rues, et qu'elles dansent pendant que les n√ītres cultivent des vers √† soie.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Je trouve l'hospitalit√© fort bonne; je l'exerce avec plaisir, mais je crains l'abus. Il y a des gens vers le Grand-Thibet qui sont fort mal log√©s, qui aiment √† courir, et qui voyageraient pour rien d'un bout du monde √† l'autre; et quand vous irez au Grand-Thibet jouir chez eux du droit de l'hospitalit√©, vous ne trouverez ni lit ni pot au feu; cela peut d√©go√Ľter de la politesse.
CU-SU.
    L'inconvénient est petit; il est aisé d'y remédier en ne recevant que des personnes bien recommandées. Il n'y a point de vertu qui n'ait ses dangers; et c'est parce qu'elles en ont qu'il est beau de les embrasser.
    Que notre Confutzée est sage et saint ! il n'est aucune vertu qu'il n'inspire; le bonheur des hommes est attaché à chacune de ses sentences; en voici une qui me revient dans la mémoire, c'est la cinquante-troisième:
    " Reconnais les bienfaits par des bienfaits, et ne te venge jamais des injures. "
    Quelle maxime, quelle loi les peuples de l'Occident pourraient-ils opposer à une morale si pure ? En combien d'endroits Confutzée recommande-t-il l'humilité ! Si on pratiquait cette vertu, il n'y aurait jamais de querelles sur la terre.
KOU.
    J'ai lu tout ce que Confutzée et les sages des siècles antérieurs ont écrit sur l'humilité; mais il me semble qu'ils n'en ont jamais donné une définition assez exacte: il y a peu d'humilité peut-être à oser les reprendre; mais j'ai au moins l'humilité d'avouer que je ne les ai pas entendus. Dites-moi ce que vous en pensez.
CU-SU.
¬†¬†¬†¬†J'ob√©irai humblement. Je crois que l'humilit√© est la modestie de l'√Ęme; car la modestie ext√©rieure n'est que la civilit√©. L'humilit√© ne peut pas consister √† se nier soi-m√™me la sup√©riorit√© qu'on peut avoir acquise sur un autre. Un bon m√©decin ne peut se dissimuler qu'il en sait davantage que son malade en d√©lire; celui qui enseigne l'astronomie doit s'avouer qu'il est plus savant que ses disciples; il ne peut s'emp√™cher de le croire, mais il ne doit pas s'en faire accroire. L'humilit√© n'est pas l'abjection; elle est le correctif de l'amour-propre, comme la modestie est le correctif de l'orgueil.
KOU.
¬†¬†¬†¬†Eh bien ! c'est dans l'exercice de toutes ces vertus et dans le culte d'un Dieu simple et universel que je veux vivre, loin des chim√®res des sophistes et des illusions des faux proph√®tes. L'amour du prochain sera ma vertu sur le tr√īne, et l'amour de Dieu ma religion. Je m√©priserai le Dieu Fo, et Laotz√©e, et Vitsnou qui s'est incarn√© tant de fois chez les Indiens, et Sammonocodom qui descendit du ciel pour venir jouer au cerf-volant chez les Siamois, et les Camis qui arriv√®rent de la lune au Japon.
    Malheur à un peuple assez imbécile et assez barbare pour penser qu'il y a un Dieu pour sa seule province ! c'est un blasphème. Quoi ! la lumière du soleil éclaire tous les yeux, et la lumière de Dieu n'éclairerait qu'une petite et chétive nation dans un coin de ce globe ! quelle horreur, et quelle sottise ! La Divinité parle au coeur de tous les hommes, et les liens de la charité doivent les unir d'un bout de l'univers à l'autre.
CU-SU.
    O sage Kou ! vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti même; vous serez un digne prince. J'ai été votre docteur, et vous êtes devenu le mien.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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