BULLE

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BULLE
¬†¬†¬†¬†Ce mot d√©signe la boule ou le sceau d'or, d'argent, de cire, ou de plomb, attach√© √† un instrument, ou charte quelconque. Le plomb pendant aux rescrits exp√©di√©s en cour romaine porte d'un c√īt√© les t√™tes de saint Pierre √† droite, et de saint Paul √† gauche. On lit au revers le nom du pape r√©gnant, et l'an de son pontificat. La bulle est √©crite sur parchemin. Dans la salutation le pape ne prend que le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, suivant cette sainte parole de J√©sus √† ses disciples: " Celui qui voudra √™tre le premier d'entre vous sera votre serviteur. "
    Des hérétiques prétendent que par cette formule, humble en apparence, les papes expriment une espèce de système féodal, par lequel la chrétienté est soumise à un chef qui est Dieu, dont les grands vassaux saint Pierre et saint Paul sont représentés par le pontife leur serviteur, et les arrière-vassaux sont tous les princes séculiers, soit empereurs, rois, ou ducs.
    Ils se fondent, sans doute, sur la fameuse bulle in Coena Domini, qu'un cardinal diacre lit publiquement à Rome chaque année, le jour de la cène, ou le jeudi saint, en présence du pape, accompagné des autres cardinaux et des évêques. Après cette lecture, sa sainteté jette un flambeau allumé dans la place publique, pour marque d'anathème.
    Cette bulle se trouve page 714, tome I du Bullaire imprimé à Lyon en 1763, et page 118 de l'édition de 1727. La plus ancienne est de 1536. Paul III, sans marquer l'origine de cette cérémonie, y dit que c'est une ancienne coutume des souverains pontifes de publier cette excommunication le jeudi saint, pour conserver la pureté de la religion chrétienne, et pour entretenir l'union des fidèles. Elle contient vingt-quatre paragraphes, dans lesquels ce pape excommunie:
¬†¬†¬†¬†1¬į Les h√©r√©tiques, leurs fauteurs, et ceux qui lisent leurs livres.
¬†¬†¬†¬†2¬į Les pirates, et surtout ceux qui osent aller en course sur les mers du souverain pontife.
¬†¬†¬†¬†3¬į Ceux qui imposent dans leurs terres de nouveaux p√©ages.
¬†¬†¬†¬†10¬į Ceux qui, en quelque mani√®re que ce puisse √™tre, emp√™chent l'ex√©cution des lettres apostoliques, soit qu'elles accordent des gr√Ęces, ou qu'elles prononcent des peines.
¬†¬†¬†¬†11¬į Les juges la√Įques qui jugent les eccl√©siastiques, et les tirent √† leur tribunal, soit que ce tribunal s'appelle audience, chancellerie, conseil, ou parlement.
¬†¬†¬†¬†12¬į Tous ceux qui ont fait ou publi√©, feront ou publieront des √©dits, r√©glements, pragmatiques, par lesquels la libert√© eccl√©siastique, les droits du pape et ceux du Saint-Si√®ge seront bless√©s ou restreints en la moindre chose, tacitement ou express√©ment.
¬†¬†¬†¬†14¬į Les chanceliers, conseillers ordinaires ou extraordinaires, de quelque roi ou prince que ce puisse √™tre, les pr√©sidents des chancelleries, conseils ou parlements, comme aussi les procureurs - g√©n√©raux, qui √©voquent √† eux les causes eccl√©siastiques ou qui emp√™chent l'ex√©cution des lettres apostoliques, m√™me quand ce serait sous pr√©texte d'emp√™cher quelque violence.
    Par le même paragraphe le pape se réserve à lui seul d'absoudre lesdits chanceliers, conseillers, procureurs - généraux et autres excommuniés, lesquels ne pourront être absous qu'après qu'ils auront publiquement révoqué leurs arrêts, et les auront arrachés des registres.
¬†¬†¬†¬†20¬į Enfin le pape excommunie ceux qui auront la pr√©somption de donner l'absolution aux excommuni√©s ci-dessus; et afin qu'on n'en puisse pr√©tendre cause d'ignorance, il ordonne:
¬†¬†¬†¬†21¬į Que cette bulle sera publi√©e et affich√©e √† la porte de la basilique du prince des ap√ītres, et √† celle de Saint-Jean de Latran.
¬†¬†¬†¬†22¬į Que tous patriarches, primats, archev√™ques et √©v√™ques, en vertu de la sainte ob√©dience, aient √† publier solennellement cette bulle, au moins une fois l'an.
¬†¬†¬†¬†24¬į Il d√©clare que si quelqu'un ose aller contre la disposition de cette bulle, il doit savoir qu'il va encourir l'indignation de Dieu tout puissant, et celle des bienheureux ap√ītres saint Pierre et saint Paul.
    Les autres bulles postérieures, appelées aussi in Coena Domini, ne sont qu'ampliatives. L'article 21, par exemple, de celle de Pie V, de l'année 1567, ajoute au paragraphe 3 de celle dont nous venons de parler, que tous les princes qui mettent dans leurs états de nouvelles impositions, de quelque nature qu'elles soient, ou qui augmentent les anciennes, à moins qu'ils n'en aient obtenu l'approbation du Saint-Siége, sont excommuniés ipso facto.
    La troisième bulle in Coena Domini, de 1610, contient trente paragraphes, dans lesquels Paul V renouvelle les dispositions des deux précédentes.
    La quatrième et dernière bulle in Coena Domini, qu'on trouve dans le Bullaire, est du 1er avril 1627. Urbain VIII y annonce qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, pour maintenir inviolablement l'intégrité de la foi, la justice et la tranquillité publique, il se sert du glaive spirituel de la discipline ecclésiastique pour excommunier en ce jour qui est l'anniversaire de la cène du Seigneur:
¬†¬†¬†¬†1¬į Les h√©r√©tiques.
¬†¬†¬†¬†2¬į Ceux qui appellent du pape au futur concile; et le reste comme dans les trois premi√®res.
¬†¬†¬†¬†On dit que celle qui se lit √† pr√©sent est de plus fra√ģche date, et qu'on y a fait quelques additions.
¬†¬†¬†¬†L'Histoire de Naples par Giannone fait voir quels d√©sordres les eccl√©siastiques ont caus√©s dans ce royaume, et quelles vexations ils y ont exerc√©es sur tous les sujets du roi, jusqu'√† leur refuser l'absolution et les sacrements, pour t√Ęcher d'y faire recevoir cette bulle, laquelle vient enfin d'y √™tre proscrite solennellement, ainsi que dans la Lombardie autrichienne, dans les √Čtats de l'imp√©ratrice-reine, dans ceux du duc de Parme, et ailleurs.
¬†¬†¬†¬†L'an 1580, le clerg√© de France avait pris le temps des vacances du parlement de Paris pour faire publier la m√™me bulle in Coena Domini. Mais le procureur-g√©n√©ral s'y opposa, et la chambre des vacations, pr√©sid√©e par le c√©l√®bre et malheureux Brisson, rendit le 4 octobre un arr√™t qui enjoignait √† tous les gouverneurs de s'informer quels √©taient les archev√™ques, √©v√™ques, ou les grands-vicaires, qui avaient re√ßu ou cette bulle ou une copie sous le titre, Litteroe processus, et quel √©tait celui qui la leur avait envoy√©e pour la publier; d'en emp√™cher la publication si elle n'√©tait pas encore faite, d'en retirer les exemplaires, et de les envoyer √† la chambre; et en cas qu'elle f√Ľt publi√©e, d'ajourner les archev√™ques, les √©v√™ques, ou leurs grands-vicaires, √† compara√ģtre devant la chambre, et √† r√©pondre au r√©quisitoire du procureur-g√©n√©ral; et cependant de saisir leur temporel, et de le mettre sous la main du roi; de faire d√©fense d'emp√™cher l'ex√©cution de cet arr√™t, sous peine d'√™tre puni comme ennemi de l'√Čtat et criminel de l√®se-majest√©; avec ordre d'imprimer cet arr√™t, et d'ajouter foi aux copies collationn√©es par des notaires comme √† l'original m√™me.
¬†¬†¬†¬†Le parlement ne faisait en cela qu'imiter faiblement l'exemple de Philippe-le-Bel. La bulle Ausculta, Fili, du 5 d√©cembre 1301, lui fut adress√©e par Boniface VIII, qui, apr√®s avoir exhort√© ce roi √† l'√©couter avec docilit√©, lui disait: " Dieu nous a √©tabli sur les rois et les royaumes pour arracher, d√©truire, perdre, dissiper, √©difier et planter, en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n'ayez point de sup√©rieur, et que vous ne soyez pas soumis au chef de la hi√©rarchie eccl√©siastique. Qui pense ainsi est insens√©; et qui le soutient opini√Ętrement est un infid√®le, s√©par√© du troupeau du bon pasteur. " Ensuite ce pape entrait dans le plus grand d√©tail sur le gouvernement de France, jusqu'√† faire des reproches au roi sur le changement de la monnaie.
¬†¬†¬†¬†Philippe-le-Bel fit br√Ľler √† Paris cette bulle, et publier √† son de trompe cette ex√©cution par toute la ville, le dimanche 11 f√©vrier 1302. Le pape, dans un concile qu'il tint √† Rome la m√™me ann√©e, fit beaucoup de bruit, et √©clata en menaces contre Philippe-le-Bel, mais sans venir √† l'ex√©cution. Seulement on regarde comme l'ouvrage de ce concile la fameuse d√©cr√©tale Unam sanctam, dont voici la substance:
¬†¬†¬†¬†" Nous croyons et confessons une √Čglise sainte, catholique et apostolique, hors laquelle il n'y a point de salut; nous reconnaissons aussi qu'elle est unique, que c'est un seul corps qui n'a qu'un chef, et non pas deux comme un monstre. Ce seul chef est J√©sus-Christ, et saint Pierre son vicaire, et le successeur de saint Pierre. Soit donc les Grecs, soit d'autres, qui disent qu'ils ne sont pas soumis √† ce successeur, il faut qu'ils avouent qu'ils ne sont pas des ouailles de J√©sus-Christ, puisqu'il a dit lui-m√™me (Jean, chap. X, v. 16) qu'il n'y a qu'un troupeau et un pasteur.
¬†¬†¬†¬†Nous apprenons que dans cette √Čglise et sous sa puissance sont deux glaives, le spirituel et le temporel; mais l'un doit √™tre employ√© par l'√Čglise et par la main du pontife; l'autre pour l'√Čglise et par la main des rois et des guerriers, suivant l'ordre ou la permission du pontife. Or il faut qu'un glaive soit soumis √† l'autre, c'est-√†-dire la puissance temporelle √† la spirituelle; autrement elles ne seraient point ordonn√©es, et elles doivent l'√™tre selon l'ap√ītre. (Rom. chap. XIII, v..) Suivant le t√©moignage de la v√©rit√©, la puissance spirituelle doit instituer et juger la temporelle; et ainsi se v√©rifie √† l'√©gard de l'√Čglise la proph√©tie de J√©r√©mie (chap. I, v. 10): Je t'ai √©tabli sur les nations et les royaumes, etc. "
¬†¬†¬†¬†Philippe-le-Bel, de son c√īt√©, assembla les √©tats-g√©n√©raux; et les communes, dans la requ√™te qu'ils pr√©sent√®rent √† ce monarque, disaient en propres termes: C'est grande abomination d'ou√Įr que ce Boniface entende malement comme Boulgare (en retranchant l et a) cette parole d'esperitualit√© (en saint Matthieu, chapitre XVI, v. 19): Ce que tu lieras en terre sera li√© au ciel; comme si cela signifiait que s'il mettait un homme en prison temporelle, Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel.
    1 Clément V, successeur de Boniface VIII, révoqua et annula l'odieuse décision de la bulle Unam sanctam, qui étend le pouvoir des papes sur le temporel des rois, et condamne comme hérétiques ceux qui ne reconnaissent point cette puissance chimérique. C'est en effet la prétention de Boniface que l'on doit regarder comme une hérésie, d'après ce principe des théologiens: " On pèche contre la règle de la foi, et on est hérétique, non seulement en niant ce que la foi nous enseigne, mais aussi lorsqu'on établit comme de foi ce qui n'en est pas. " (Joan. maj. m. 3. sent. dist. 37. q. 26.)
¬†¬†¬†¬†Avant Boniface VIII, d'autres papes s'√©taient d√©j√† arrog√© dans des bulles les droits de propri√©t√© sur diff√©rents royaumes. On conna√ģt celle o√Ļ Gr√©goire VII dit √† un roi d'Espagne: " Je veux que vous sachiez que le royaume d'Espagne, par les anciennes ordonnances eccl√©siastiques, a √©t√© donn√© en propri√©t√© √† saint Pierre et √† la sainte √Čglise romaine. "
¬†¬†¬†¬†Le roi d'Angleterre Henri II ayant aussi demand√© au pape Adrien IV la permission d'envahir l'Irlande, ce pontife le lui permit, √† condition qu'il impos√Ęt √† chaque famille d'Irlande une taxe d'un carolus pour le Saint-Si√©ge, et qu'il t√ģnt ce royaume comme un fief de l'√Čglise romaine: " Car, lui √©crit-il, on ne doit pas douter que toutes les √ģles auxquelles J√©sus-Christ, le soleil de justice, s'est lev√©, et qui ont re√ßu les enseignements de la foi chr√©tienne, ne soient de droit √† saint Pierre, et n'appartiennent √† la sacr√©e et sainte √Čglise romaine. "
BULLES DE LA CROISADE ET DE LA COMPOSITION.
¬†¬†¬†¬†Si l'on disait √† un Africain ou √† un Asiatique sens√© que, dans la partie de notre Europe o√Ļ des hommes ont d√©fendu √† d'autres hommes de manger de la chair le samedi, le pape donne la permission d'en manger par une bulle, moyennant deux r√©ales de plate, et qu'une autre bulle permet de garder l'argent qu'on a vol√©, que diraient cet Asiatique et cet Africain ? Ils conviendraient du moins que chaque pays a ses usages, et que dans ce monde, de quelque nom qu'on appelle les choses, et quelque d√©guisement qu'on y apporte, tout se fait pour de l'argent comptant.
    Il y a deux bulles sous le nom de la Cruzada, la croisade; l'une du temps d'Isabelle et de Ferdinand, l'autre de Philippe V. La première vend la permission de manger les samedis ce qu'on appelle la grossura, les issues, les foies, les rognons, les animelles, les gésiers, les ris de veau, le mou, les fressures, les fraises, les têtes, les cous, les hauts-d'ailes, les pieds.
    La seconde bulle, accordée par le pape Urbain VIII, donne la permission de manger gras pendant tout le carême, et absout de tout crime, excepté celui d'hérésie.
¬†¬†¬†¬†Non seulement on vend ces bulles, mais il est ordonn√© de les acheter; et elles co√Ľtent plus cher, comme de raison, au P√©rou et au Mexique qu'en Espagne. On les y vend une piastre. Il est juste que les pays qui produisent l'or et l'argent paient plus que les autres.
¬†¬†¬†¬†Le pr√©texte de ces bulles est de faire la guerre aux Maures. Les esprits difficiles ne voient pas quel est le rapport entre des fressures et une guerre contre les Africains; et ils ajoutent que J√©sus-Christ n'a jamais ordonn√© qu'on f√ģt la guerre aux mahom√©tans sous peine d'excommunication.
¬†¬†¬†¬†La bulle qui permet de garder le bien d'autrui est appel√©e la bulle de la composition. Elle est afferm√©e, et a rendu longtemps des sommes honn√™tes dans toute l'Espagne, dans le Milanais, en Sicile, et √† Naples. Les adjudicataires chargent les moines les plus √©loquents de pr√™cher cette bulle. Les p√©cheurs qui ont vol√© le roi ou l'√Čtat, ou les particuliers, vont trouver ces pr√©dicateurs, se confessent √† eux, leur exposent combien il serait triste de restituer le tout. Ils offrent cinq, six, et quelquefois sept pour cent aux moines, pour garder le reste en s√Ľret√© de conscience; et, la composition faite, ils re√ßoivent l'absolution.
¬†¬†¬†¬†Le fr√®re pr√™cheur auteur du Voyage d'Espagne et d'Italie, imprim√© √† Paris, avec privil√®ge, chez Jean-Baptiste de l'√Čpine, s'exprime ainsi sur cette bulle: " N'est-il pas bien gracieux d'en √™tre quitte √† un prix si raisonnable, sauf √† en voler davantage quand on aura besoin d'une plus grosse somme ? "
BULLE UNIGENITUS.
¬†¬†¬†¬†La bulle in Coena Domini indigna tous les souverains catholiques, qui l'ont enfin proscrite dans leurs √©tats; mais la bulle Unigenitus n'a troubl√© que la France. On attaquait dans la premi√®re les droits des princes et des magistrats de l'Europe; ils les soutinrent. On ne proscrivait dans l'autre que quelques maximes de morale et de pi√©t√©; personne ne s'en soucia hors les parties int√©ress√©es dans cette affaire passag√®re; mais bient√īt ces parties int√©ress√©es remplirent la France enti√®re. Ce fut d'abord une querelle des j√©suites tout puissants, et des restes de Port-Royal √©cras√©.
¬†¬†¬†¬†Le pr√™tre de l'Oratoire Quesnel, r√©fugi√© en Hollande, avait d√©di√© un commentaire sur le Nouveau Testament au cardinal de Noailles, alors √©v√™que de Ch√Ęlons-sur-Marne. Cet √©v√™que l'approuva, et l'ouvrage eut le suffrage de tous ceux qui lisent ces sortes de livres.
    Un nommé Le Tellier, jésuite, confesseur de Louis XIV, ennemi du cardinal de Noailles, voulut le mortifier en faisant condamner à Rome ce livre qui lui était dédié, et dont il faisait un très grand cas.
¬†¬†¬†¬†Ce j√©suite, fils d'un procureur de Vire en Basse-Normandie, avait dans l'esprit toutes les ressources de la profession de son p√®re. Ce n'√©tait pas assez de commettre le cardinal de Noailles avec le pape, il voulut le faire disgracier par le roi son ma√ģtre. Pour r√©ussir dans ce dessein, il fit composer par ses √©missaires des mandements contre lui, qu'il fit signer par quatre √©v√™ques. Il minuta encore des lettres au roi qu'il leur fit signer.
    Ces manoeuvres, qui auraient été punies dans tous les tribunaux, réussirent à la cour; le roi s'aigrit contre le cardinal; madame de Maintenon l'abandonna.
    Ce fut une suite d'intrigues dont tout le monde voulut se mêler d'un bout du royaume à l'autre; et plus la France était malheureuse alors dans une guerre funeste, plus les esprits s'échauffaient pour une querelle de théologie.
¬†¬†¬†¬†Pendant ces mouvements, Le Tellier fit demander √† Rome par Louis XIV lui-m√™me la condamnation du livre de Quesnel, dont ce monarque n'avait jamais lu une page. Le Tellier, et deux autres j√©suites, nomm√©s Doucin et Lallemant, extrairent cent trois propositions que le pape Cl√©ment XI devait condamner; la cour de Rome en retrancha deux, pour avoir du moins l'honneur de para√ģtre juger par elle-m√™me.
¬†¬†¬†¬†Le cardinal Fabroni, charg√© de cette affaire, et livr√© aux j√©suites, fit dresser la bulle par un cordelier nomm√© fr√®re Palerme, √Člie capucin, le barnabite Terrovi, le servite Castelli, et m√™me un j√©suite nomm√© Alfaro.
¬†¬†¬†¬†Le pape Cl√©ment XI les laissa faire; il voulait seulement plaire au roi de France, qu'il avait longtemps indispos√© en reconnaissant l'archiduc Charles, depuis empereur, pour roi d'Espagne. Il ne lui en co√Ľtait, pour satisfaire le roi, qu'un morceau de parchemin scell√© en plomb, sur une affaire qu'il m√©prisait lui-m√™me.
    Clément XI ne se fit pas prier; il envoya la bulle, et fut tout étonné d'apprendre qu'elle était reçue presque dans toute la France avec des sifflets et des huées. " Comment donc ! disait-il au cardinal Carpegne, on me demande instamment cette bulle, je la donne de bon coeur, et tout le monde s'en moque ! "
¬†¬†¬†¬†Tout le monde fut surpris en effet de voir un pape, qui, au nom de J√©sus-Christ, condamnait comme h√©r√©tique, sentant l'h√©r√©sie, malsonnante, et offensant les oreilles pieuses, cette proposition, " Il est bon de lire des livres de pi√©t√© le dimanche, surtout la sainte √Čcriture; " et cette autre, " La crainte d'une excommunication injuste ne doit pas nous emp√™cher de faire notre devoir. "
    Les partisans des jésuites étaient alarmés eux-mêmes de cette censure; mais ils n'osaient parler. Les hommes sages et désintéressés criaient au scandale, et le reste de la nation au ridicule.
¬†¬†¬†¬†Le Tellier n'en triompha pas moins jusqu'√† la mort de Louis XIV; il √©tait en horreur, mais il gouvernait. Il n'est rien que ce malheureux ne tent√Ęt pour faire d√©poser le cardinal de Noailles; mais ce boute-feu fut exil√© apr√®s la mort de son p√©nitent. Le duc d'Orl√©ans, dans sa r√©gence, apaisa ces querelles en s'en moquant. Elles jet√®rent depuis quelques √©tincelles; mais enfin elles sont oubli√©es, et probablement pour jamais. C'est bien assez qu'elles aient dur√© plus d'un demi-si√®cle. Heureux encore les hommes s'ils n'√©taient divis√©s que pour des sottises qui ne font point verser le sang humain !

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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