BRACHMANES

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BRACHMANES
BRACHMANES, BRAMES.
¬†¬†¬†¬†Ami lecteur, observez d'abord que le P. Thomassin, l'un des plus savants hommes de notre Europe, d√©rive les brachmanes d'un mot juif barac par un C, suppos√© que les Juifs eussent un C. Ce barac signifiait, dit-il, s'enfuir, et les brachmanes s'enfuyaient des villes, suppos√© qu'alors il y e√Ľt des villes.
    Ou, si vous l'aimez mieux, brachmanes vient de barak par un K, qui veut dire bénir ou bien prier. Mais pourquoi les Biscayens n'auraient-ils pas nommé les brames du mot bran, qui exprimait quelque chose que je ne veux pas dire ? ils y avaient autant de droit que les Hébreux. Voilà une étrange érudition. En la rejetant entièrement on saurait moins et on saurait mieux.
    N'est-il pas vraisemblable que les brachmanes sont les premiers législateurs de la terre, les premiers philosophes, les premiers théologiens ?
    Le peu de monuments qui nous restent de l'ancienne histoire ne forment-ils pas une grande présomption en leur faveur, puisque les premiers philosophes grecs allèrent apprendre chez eux les mathématiques, et que les curiosités les plus antiques, recueillies par les empereurs de la Chine, sont toutes indiennes, ainsi que les relations l'attestent dans la collection de Du Halde ?
    Nous parlerons ailleurs du Shasta; c'est le premier livre de théologie des brachmanes, écrit environ quinze cents ans avant leur Veidam, et antérieur à tous les autres livres.
¬†¬†¬†¬†Leurs annales ne font mention d'aucune guerre entreprise par eux en aucun temps. Les mots d'armes, de tuer, de mutiler, ne se trouvent ni dans les fragments du Shasta, que nous avons, ni dans l'√Čzourveidam, ni dans le Cormoveidam. Je puis du moins assurer que je ne les ai point vus dans ces deux derniers recueils; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le Shasta, qui parle d'une conspiration dans le ciel, ne fait mention d'aucune guerre dans la grande presqu'√ģle enferm√©e entre l'Indus et le Gange.
¬†¬†¬†¬†Les H√©breux, qui furent connus si tard, ne nomment jamais les brachmanes; ils ne connurent l'Inde qu'apr√®s les conqu√™tes d'Alexandre, et leurs √©tablissements dans l'√Čgypte, de laquelle ils avaient dit tant de mal. On ne trouve le nom de l'Inde que dans le livre d'Esther, et dans celui de Job qui n'√©tait pas H√©breu. On voit un singulier contraste entre les livres sacr√©s des H√©breux et ceux des Indiens. Les livres indiens n'annoncent que la paix et la douceur; ils d√©fendent de tuer les animaux: les livres h√©breux ne parlent que de tuer, de massacrer hommes et b√™tes; on y √©gorge tout au nom du Seigneur; c'est tout un autre ordre de choses.
    C'est incontestablement des brachmanes que nous tenons l'idée de la chute des êtres célestes révoltés contre le souverain de la nature; et c'est là probablement que les Grecs ont puisé la fable des Titans. C'est aussi là que les Juifs prirent enfin l'idée de la révolte de Lucifer, dans le premier siècle de notre ère.
    Comment ces Indiens purent-ils supposer une révolte dans le ciel sans en avoir vu sur la terre ? Un tel saut de la nature humaine à la nature divine ne se conçoit guère. On va d'ordinaire du connu à l'inconnu.
    On n'imagine une guerre de géants qu'après avoir vu quelques hommes plus robustes que les autres tyranniser leurs semblables. Il fallait ou que les premiers brachmanes eussent éprouvé des discordes violentes, ou qu'ils en eussent vu du moins chez leurs voisins, pour en imaginer dans le ciel.
¬†¬†¬†¬†C'est toujours un tr√®s √©tonnant ph√©nom√®ne qu'une soci√©t√© d'hommes qui n'a jamais fait la guerre, et qui ainvent√© une esp√®ce de guerre faite dans les espaces imaginaires, ou dans un globe √©loign√© du n√ītre, ou dans ce qu'on appelle le firmament, l'empyr√©e. Mais il faut bien soigneusement remarquer que dans cette r√©volte des √™tres c√©lestes contre leur souverain, il n'y eut point de coups donn√©s, point de sang c√©leste r√©pandu, point de montagnes jet√©es √† la t√™te, point d'anges coup√©s en deux, ainsi que dans le po√®me sublime et grotesque de Milton.
    Ce n'est, selon le Shasta, qu'une désobéissance formelle aux ordres du Très-Haut, une cabale que Dieu punit en reléguant les anges rebelles dans un vaste lieu de ténèbres nommé Ondéra pendant le temps d'un mononthour entier. Un mononthour est de quatre cent vingt-six millions de nos années. Mais Dieu daigna pardonner aux coupables au bout de cinq mille ans, et leur Ondéra ne fut qu'un purgatoire.
¬†¬†¬†¬†Il en fit des Mhurd, des hommes, et les pla√ßa dans notre globe √† condition qu'ils ne mangeraient point d'animaux, et qu'ils ne s'accoupleraient point avec les m√Ęles de leur nouvelle esp√®ce, sous peine de retourner √† l'Ond√©ra.
¬†¬†¬†¬†Ce sont l√† les principaux articles de la foi des brachmanes, qui a dur√© sans interruption de temps imm√©morial jusqu'√† nos jours: il nous para√ģt √©trange que ce f√Ľt parmi eux un p√©ch√© aussi grave de manger un poulet que d'exercer la sodomie.
    Ce n'est là qu'une petite partie de l'ancienne cosmogonie des brachmanes. Leurs rites, leurs pagodes, prouvent que tout était allégorique chez eux; ils représentent encore la vertu sous l'emblème d'une femme qui a dix bras, et qui combat dix péchés mortels figurés par des monstres. Nos missionnaires n'ont pas manqué de prendre cette image de la vertu pour celle du diable, et d'assurer que le diable est adoré dans l'Inde. Nous n'avons jamais été chez ces peuples que pour nous y enrichir, et pour les calomnier.
DE LA M√ČTEMPSYCOSE DES BRACHMANES.
¬†¬†¬†¬†La doctrine de la m√©tempsycose vient d'une ancienne loi de se nourrir de lait de vache ainsi que de l√©gumes, de fruits et de riz. Il parut horrible aux brachmanes de tuer et de manger sa nourrice: on eut bient√īt le m√™me respect pour les ch√®vres, les brebis, et pour tous les autres animaux; ils les crurent anim√©s par ces anges rebelles qui achevaient de se purifier de leurs fautes dans les corps des b√™tes, ainsi que dans ceux des hommes. La nature du climat seconda cette loi, ou plut√īt en fut l'origine: une atmosph√®re br√Ľlante exige une nourriture rafra√ģchissante, et inspire de l'horreur pour notre coutume d'engloutir des cadavres dans nos entrailles.
¬†¬†¬†¬†L'opinion que les b√™tes ont une √Ęme fut g√©n√©rale dans tout l'Orient, et nous en trouvons des vestiges dans les anciens livres sacr√©s. Dieu, dans la Gen√®se , d√©fend aux hommes de manger leur chair avec leur sang et leur √Ęme. C'est ce que porte le texte h√©breu. " Je vengerai, dit-il , le sang de vos √Ęmes de la griffe des b√™tes et de la main des hommes. " Il dit dans le L√©vitique: " L'√Ęme de la chair est dans le sang. " Il fait plus; il fait un pacte solennel avec les hommes et avec tous les animaux , ce qui suppose dans les animaux une intelligence.
    Dans des temps très postérieurs, l'Ecclésiaste dit formellement: " Dieu fait voir que l'homme est semblable aux bêtes: car les hommes meurent comme les bêtes, leur condition est égale; comme l'homme meurt, la bête meurt aussi. Les uns et les autres respirent de même: l'homme n'a rien de plus que la bête. "
¬†¬†¬†¬†Jonas, quand il va pr√™cher √† Ninive, fait je√Ľner les hommes et les b√™tes.
¬†¬†¬†¬†Tous les auteurs anciens attribuent de la connaissance aux b√™tes, les livres sacr√©s comme les profanes: et plusieurs les font parler. Il n'est donc pas √©tonnant que les brachmanes, et les pythagoriciens apr√®s eux, aient cru que les √Ęmes passaient successivement dans les corps des b√™tes et des hommes. En cons√©quence ils se persuad√®rent, ou du moins ils dirent que les √Ęmes des anges d√©linquants, pour achever leur purgatoire, appartenaient tant√īt √† des b√™tes, tant√īt √† des hommes: c'est une partie du roman du j√©suite Bougeant, qui imagina que les diables sont des esprits envoy√©s dans les corps des animaux. Ainsi de nos jours, au bord de l'Occident, un j√©suite renouvelle, sans le savoir, un article de la foi des plus anciens pr√™tres orientaux.
DES HOMMES ET DES FEMMES QUI SE BR√õLENT CHEZ LES BRACHMANES.
¬†¬†¬†¬†Les brames ou bramins d'aujourd'hui, qui sont les m√™mes que les anciens brachmanes, ont conserv√©, comme on sait, cette horrible coutume. D'o√Ļ vient que chez un peuple qui ne r√©pandit jamais le sang des hommes, ni celui des animaux, le plus bel acte de d√©votion fut-il et est-il encore de se br√Ľler publiquement ? La superstition, qui allie tous les contraires, est l'unique source de cet affreux sacrifice; coutume beaucoup plus ancienne que les lois d'aucun peuple connu.
¬†¬†¬†¬†Les brames pr√©tendent que Brama leur grand proph√®te, fils de Dieu, descendit parmi eux, et eut plusieurs femmes; qu'√©tant mort, celle de ses femmes qui l'aimait le plus se br√Ľla sur son b√Ľcher pour le rejoindre dans le ciel. Cette femme se br√Ľla-t-elle en effet, comme on pr√©tend que Porcia, femme de Brutus, avala des charbons ardents pour rejoindre son mari ? ou est-ce une fable invent√©e par les pr√™tres ? Y eut-il un Brama qui se donna en effet pour un proph√®te et pour un fils de Dieu ? Il est √† croire qu'il y eut un Brama, comme dans la suite on vit des Zoroastres, des Bacchus. La fable s'empara de leur histoire, ce qu'elle a toujours continu√© de faire partout.
¬†¬†¬†¬†D√®s que la femme du fils de Dieu se br√Ľle, il faut bien que des dames de moindre condition se br√Ľlent aussi. Mais comment retrouveront-elles leurs maris qui sont devenus chevaux, √©l√©phants, ou √©perviers ? comment d√©m√™ler pr√©cis√©ment la b√™te que le d√©funt anime ? comment le reconna√ģtre et √™tre encore sa femme ? Cette difficult√© n'embarrasse point les th√©ologiens indous; ils trouvent ais√©ment des distinguo, des solutions in sensu composito, in sensu diviso. La m√©tempsycose n'est que pour les personnes du commun; ils ont pour les autres √Ęmes une doctrine plus sublime. Ces √Ęmes √©tant celles des anges jadis rebelles, vont se purifiant; celles des femmes qui s'immolent sont b√©atifi√©es, et retrouvent leurs maris tout purifi√©s: enfin les pr√™tres ont raison, et les femmes se br√Ľlent.
¬†¬†¬†¬†Il y a plus de quatre mille ans que ce terrible fanatisme est √©tabli chez un peuple doux, qui croirait faire un crime de tuer une cigale. Les pr√™tres ne peuvent forcer une veuve √† se br√Ľler; car la loi invariable est que ce d√©vouement soit absolument volontaire. L'honneur est d'abord d√©f√©r√© √† la plus ancienne mari√©e des femmes du mort: c'est √† elle de descendre au b√Ľcher; si elle ne s'en soucie pas, la seconde se pr√©sente, ainsi du reste. On pr√©tend qu'il y en eut une fois dix-sept qui se br√Ľl√®rent √† la fois sur le b√Ľcher d'un ra√Įa; mais ces sacrifices sont devenus assez rares: la foi s'affaiblit depuis que les mahom√©tans gouvernent une grande partie du pays, et que les Europ√©ens n√©gocient dans l'autre.
¬†¬†¬†¬†Cependant il n'y a gu√®re de gouverneurs de Madras et de Pondich√©ri qui n'aient vu quelque Indienne p√©rir volontairement dans les flammes. M. Holwell rapporte qu'une jeune veuve de dix-neuf ans , d'une beaut√© singuli√®re, m√®re de trois enfants, se br√Ľla en pr√©sence de madame Russel, femme de l'amiral, qui √©tait √† la rade de Madras: elle r√©sista aux pri√®res, aux larmes de tous les assistants. Madame Russel la conjura, au nom de ses enfants, de ne les pas laisser orphelins; l'Indienne lui r√©pondit: " Dieu qui les a fait na√ģtre aura soin d'eux. " Ensuite elle arrangea tous les pr√©paratifs elle-m√™me, mit de sa main le feu au b√Ľcher, et consomma son sacrifice avec la s√©r√©nit√© d'une de nos religieuses qui allume des cierges.
¬†¬†¬†¬†M. Shernoc , n√©gociant anglais, voyant un jour une de ces √©tonnantes victimes, jeune et aimable, qui descendait dans le b√Ľcher, l'en arracha de force lorsqu'elle allait y mettre le feu, et, second√© de quelques Anglais, l'enleva et l'√©pousa. Le peuple regarda cette action comme le plus horrible sacril√®ge.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi les maris ne se sont-ils jamais br√Ľl√©s pour aller retrouver leurs femmes ? Pourquoi un sexe naturellement faible et timide a-t-il eu toujours cette force fr√©n√©tique ? Est-ce parce que la tradition ne dit point qu'un homme ait jamais √©pous√© une fille de Brama, au lieu qu'elle assure qu'une Indienne fut mari√©e avec le fils de ce dieu ? Est-ce parce que les femmes sont plus superstitieuses que les hommes ? est-ce parce que leur imagination est plus faible, plus tendre, plus faite pour √™tre domin√©e ?
¬†¬†¬†¬†Les anciens brachmanes se br√Ľlaient quelquefois pour pr√©venir l'ennui et les maux de la vieillesse, et surtout pour se faire admirer. Calan ou Calanus ne se serait peut-√™tre pas mis sur un b√Ľcher sans le plaisir d'√™tre regard√© par Alexandre. Le chr√©tien ren√©gat Pellegrinus se br√Ľla en public, par la m√™me raison qu'un fou parmi nous s'habille quelquefois en arm√©nien pour attirer les regards de la populace.
¬†¬†¬†¬†N'entre-t-il pas aussi un malheureux m√©lange de vanit√© dans cet √©pouvantable sacrifice des femmes indiennes ? Peut-√™tre, si on portait une loi de ne se br√Ľler qu'en pr√©sence d'une seule femme-de-chambre, cette abominable coutume serait pour jamais d√©truite.
    Ajoutons un mot; une centaine d'Indiennes, tout au plus, a donné ce terrible spectacle: et nos inquisitions, nos fous atroces qui se sont dits juges, ont fait mourir dans les flammes plus de cent mille de nos frères, hommes, femmes, enfants, pour des choses que personne n'entendait. Plaignons et condamnons les brames; mais rentrons en nous-mêmes, misérables que nous sommes.
¬†¬†¬†¬†Vraiment nous avons oubli√© une chose fort essentielle dans ce petit article des brachmanes, c'est que leurs livres sacr√©s sont remplis de contradictions. Mais le peuple ne les conna√ģt pas, et les docteurs ont des solutions pr√™tes, des sens figur√©s et figurants, des all√©gories, des types, des d√©clarations expresses de Birma, de Brama, et de Vitsnou, qui fermeraient la bouche √† tout raisonneur.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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