ADULT√ąRE

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ADULT√ąRE
¬†¬†¬†¬†Nous ne devons point cette expression aux Grecs. Ils appelaient l'adult√®re [Grec], dont les Latins ont fait leur moechus, que nous n'avons point francis√©. Nous ne la devons ni √† la langue syriaque ni √† l'h√©bra√Įque, jargon du syriaque, qui nommait l'adult√®re nyuph. Adult√®re signifiait en latin, " alt√©ration, adult√©ration, une chose mise pour une autre, un crime de faux, fausses clefs, faux contrats, faux seing; adulteratio. " De l√†, celui qui se met dans le lit d'un autre fut nomm√© adulter, comme une fausse clef qui fouille dans la serrure d'autrui.
    C'est ainsi qu'ils nommèrent par antiphrase coccyx, coucou, le pauvre mari chez qui un étranger venait pondre. Pline le naturaliste dit: " Coccix ova subdit in nidis alienis; ita plerique alienas uxores faciunt matres. " " Le coucou dépose ses oeufs dans le nid des autres oiseaux; ainsi force Romains rendent mères les femmes de leurs amis. " La comparaison n'est pas trop juste. Coccyx signifiant un coucou, nous en avons fait cocu. Que de choses on doit aux Romains ! mais comme on altère le sens de tous les mots ! Le cocu, suivant la bonne grammaire, devrait être le galant, et c'est le mari. Voyez la chanson de Scarron.
¬†¬†¬†¬†Quelques doctes ont pr√©tendu que c'est aux Grecs que nous sommes redevables de l'embl√®me des cornes, et qu'ils d√©signaient par le titre de bouc, [Grec] , l'√©poux d'une femme lascive comme une ch√®vre. En effet, ils appelaient fils de ch√®vre les b√Ętards, que notre canaille appelle fils de putain. Mais ceux qui veulent s'instruire √† fond, doivent savoir que nos cornes viennent des cornettes des dames. Un mari qui se laissait tromper et gouverner par son insolente femme, √©tait r√©put√© porteur de cornes, cornu, cornard, par les bons bourgeois. C'est par cette raison que cocu, cornard, et sot, √©taient synonymes. Dans une de nos com√©dies on trouve ce vers:
    Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.
¬†¬†¬†¬†Cela veut dire: elle n'en fera qu'un cocu. Et dans l'√Čcole des femmes (I, 1),
¬†¬†¬†¬†√Čpouser une sotte est pour n'√™tre point sot.
    Bautru, qui avait beaucoup d'esprit, disait: Les Bautrus sont cocus, mais ils ne sont pas des sots.
¬†¬†¬†¬†La bonne compagnie ne se sert plus de tous ces vilains termes, et ne prononce m√™me jamais le mot d'adult√®re. On ne dit point: Madame la duchesse est en adult√®re avec monsieur le chevalier; madame la marquise a un mauvais commerce avec monsieur l'abb√©. On dit: Monsieur l'abb√© est cette semaine l'amant de madame la marquise. Quand les dames parlent √† leurs amies de leurs adult√®res, elles disent: J'avoue que j'ai du go√Ľt pour lui. Elles avouaient autrefois qu'elles sentaient quelque estime; mais depuis qu'une bourgeoise s'accusa √† son confesseur d'avoir de l'estime pour un conseiller, et que le confesseur lui dit, Madame, combien de fois vous a-t-il estim√©e ? les dames de qualit√© n'ont plus estim√© personne, et ne vont plus gu√®re √† confesse.
    Les femmes de Lacédémone ne connaissaient, dit-on, ni la confession ni l'adultère. Il est bien vrai que Ménélas avait éprouvé ce qu'Hélène savait faire. Mais Lycurgue y mit bon ordre en rendant les femmes communes, quand les maris voulaient bien les prêter, et que les femmes y consentaient. Chacun peut disposer de son bien. Un mari en ce cas n'avait point à craindre de nourrir dans sa maison un enfant étranger. Tous les enfants appartenaient à la république, et non à une maison particulière; ainsi on ne faisait tort à personne. L'adultère n'est un mal qu'autant qu'il est un vol: mais on ne vole point ce qu'on vous donne. Un mari priait souvent un jeune homme beau, bien fait et vigoureux, de vouloir bien faire un enfant à sa femme. Plutarque nous a conservé dans son vieux style la chanson que chantaient les Lacédémoniens quand Acrotatus allait se coucher avec la femme de son ami:
    Allez, gentil Acrotatus, besognez bien Kélidonide,
    Donnez de braves citoyens à Sparte.
    Les Lacédémoniens avaient donc raison de dire que l'adultère était impossible parmi eux.
    Il n'en est pas ainsi chez nos nations, dont toutes les lois sont fondées sur le tien et le mien.
    Un des plus grands désagréments de l'adultère chez nous, c'est que la dame se moque quelquefois de son mari avec son amant; le mari s'en doute; et on n'aime point à être tourné en ridicule. Il est arrivé dans la bourgeoisie que souvent la femme a volé son mari pour donner à son amant; les querelles de ménage sont poussées à des excès cruels: elles sont heureusement peu connues dans la bonne compagnie.
¬†¬†¬†¬†Le plus grand tort, le plus grand mal est de donner √† un pauvre homme des enfants qui ne sont pas √† lui, et de le charger d'un fardeau qu'il ne doit pas porter. On a vu par l√† des races de h√©ros enti√®rement ab√Ętardies. Les femmes des Astolphes et des Joconde, par un go√Ľt d√©prav√©, par la faiblesse du moment, ont fait des enfants avec un nain contrefait, avec un petit valet sans coeur et sans esprit. Les corps et les √Ęmes s'en sont ressentis. De petits singes ont √©t√© les h√©ritiers des plus grands noms dans quelques pays de l'Europe. Ils ont dans leur premi√®re salle les portraits de leurs pr√©tendus a√Įeux, hauts de six pieds, beaux, bien faits, arm√©s d'un estrama√ßon que la race d'aujourd'hui pourrait √† peine soulever. Un emploi important est poss√©d√© par un homme qui n'y a nul droit, et dont le coeur, la t√™te et le bras n'en peuvent soutenir le faix.
¬†¬†¬†¬†Il y a quelques provinces en Europe o√Ļ les filles font volontiers l'amour et deviennent ensuite des √©pouses assez sages. C'est tout le contraire en France; on enferme les filles dans des couvents, o√Ļ jusqu'√† pr√©sent on leur a donn√© une √©ducation ridicule. Leurs m√®res, pour les consoler, leur font esp√©rer qu'elles seront libres quand elles seront mari√©es. A peine ont-elles v√©cu un an avec leur √©poux, qu'on s'empresse de savoir tout le secret de leurs appas. Une jeune femme ne vit, ne soupe, ne se prom√®ne, ne va au spectacle qu'avec des femmes qui ont chacune leur affaire r√©gl√©e; si elle n'a point son amant comme les autres, elle est ce qu'on appelle d√©pareill√©e; elle en est honteuse; elle n'ose se montrer.
    Les Orientaux s'y prennent au rebours de nous. On leur amène des filles qu'on leur garantit pucelles sur la foi d'un Circassien. On les épouse, et on les enferme par précaution, comme nous enfermons nos filles. Point de plaisanteries dans ces pays-là sur les dames et sur les maris; point de chansons; rien qui ressemble à nos froids quolibets de cornes et de cocuage. Nous plaignons les grandes dames de Turquie, de Perse, des Indes; mais elles sont cent fois plus heureuses dans leurs sérails que nos filles dans leurs couvents.
    Il arrive quelquefois chez nous qu'un mari mécontent, ne voulant point faire un procès criminel à sa femme pour cause d'adultère (ce qui ferait crier à la barbarie), se contente de se faire séparer de corps et de biens.
    C'est ici le lieu d'insérer le précis d'un Mémoire composé par un honnête homme qui se trouve dans cette situation; voici ses plaintes: sont-elles justes ?
M√ČMOIRE D'UN MAGISTRAT, √ČCRIT VERS L'AN 1764.
¬†¬†¬†¬†Un principal magistrat d'une ville de France a le malheur d'avoir une femme qui a √©t√© d√©bauch√©e par un pr√™tre avant son mariage, et qui depuis s'est couverte d'opprobre par des scandales publics: il a eu la mod√©ration de se s√©parer d'elle sans √©clat. Cet homme, √Ęg√© de quarante ans, vigoureux, et d'une figure agr√©able, a besoin d'une femme; il est trop scrupuleux pour chercher √† s√©duire l'√©pouse d'un autre, il craint m√™me le commerce d'une fille, ou d'une veuve qui lui servirait de concubine. Dans cet √©tat inqui√©tant et douloureux, voici le pr√©cis des plaintes qu'il adresse √† son √Čglise.
¬†¬†¬†¬†Mon √©pouse est criminelle, et c'est moi qu'on punit. Une autre femme est n√©cessaire √† la consolation de ma vie, √† ma vertu m√™me; et la secte dont je suis me la refuse; elle me d√©fend de me marier avec une fille honn√™te. Les lois civiles d'aujourd'hui, malheureusement fond√©es sur le droit canon, me privent des droits de l'humanit√©. L'√Čglise me r√©duit √† chercher ou des plaisirs qu'elle r√©prouve, ou des d√©dommagements honteux qu'elle condamne; elle veut me forcer d'√™tre criminel.
    Je jette les yeux sur tous les peuples de la terre, il n'y en a pas un seul, excepté le peuple catholique romain, chez qui le divorce et un nouveau mariage ne soient de droit naturel.
    Quel renversement de l'ordre a donc fait chez les catholiques une vertu de souffrir l'adultère, et un devoir de manquer de femme quand on a été indignement outragé par la sienne ?
¬†¬†¬†¬†Pourquoi un lien pourri est-il indissoluble, malgr√© la grande loi adopt√©e par le code, quidquid ligatur dissolubile est ? On me permet la s√©paration de corps et de biens, et on ne me permet pas le divorce. La loi peut m'√īter ma femme, et elle me laisse un nom qu'on appelle sacrement ! je ne jouis plus du mariage, et je suis mari√©. Quelle contradiction ! quel esclavage ! et sous quelles lois avons-nous re√ßu la naissance !
¬†¬†¬†¬†Ce qui est bien plus √©trange, c'est que cette loi de mon √Čglise est directement contraire aux paroles que cette √Čglise elle-m√™me croit avoir √©t√© prononc√©es par J√©sus-Christ: " Quiconque a renvoy√© sa femme (except√© pour adult√®re), p√®che s'il en prend une autre. "
¬†¬†¬†¬†Je n'examine point si les pontifes de Rome ont √©t√© en droit de violer √† leur plaisir la loi de celui qu'ils regardent comme leur ma√ģtre; si lorsqu'un √Čtat a besoin d'un h√©ritier, il est permis de r√©pudier celle qui ne peut en donner. Je ne recherche point si une femme turbulente, attaqu√©e de d√©mence, ou homicide, ou empoisonneuse, ne doit pas √™tre r√©pudi√©e aussi bien qu'une adult√®re: je m'en tiens au triste √©tat qui me concerne: Dieu me permet de me remarier, et l'√©v√™que de Rome ne me le permet pas !
¬†¬†¬†¬†Le divorce a √©t√© en usage chez les catholiques sous tous les empereurs; il l'a √©t√© dans tous les √©tats d√©membr√©s de l'empire romain. Les rois de France qu'on appelle de la premi√®re race, ont presque tous r√©pudi√© leurs femmes pour en prendre de nouvelles. Enfin il vint un Gr√©goire IX, ennemi des empereurs et des rois, qui, par un d√©cret, fit du mariage un joug insecouable; sa d√©cr√©tale devint la loi de l'Europe. Quand les rois voulurent r√©pudier une femme adult√®re selon la loi de J√©sus-Christ, ils ne purent en venir √† bout; il fallut chercher des pr√©textes ridicules. Louis-le-Jeune fut oblig√©, pour faire son malheureux divorce avec √Čl√©onore de Guienne, d'all√©guer une parent√© qui n'existait pas. Le roi Henri IV, pour r√©pudier Marguerite de Valois, pr√©texta une cause encore plus fausse, un d√©faut de consentement. Il fallut mentir pour faire un divorce l√©gitimement.
    Quoi ! un souverain peut abdiquer sa couronne, et sans la permission du pape il ne pourra abdiquer sa femme ! Est-il possible que des hommes d'ailleurs éclairés aient croupi si longtemps dans cette absurde servitude !
¬†¬†¬†¬†Que nos pr√™tres, que nos moines renoncent aux femmes, j'y consens; c'est un attentat contre la population, c'est un malheur pour eux; mais ils m√©ritent ce malheur qu'ils se sont fait eux-m√™mes. Ils ont √©t√© les victimes des papes, qui ont voulu avoir en eux des esclaves, des soldats sans famille et sans patrie, vivant uniquement pour l'√Čglise: mais moi magistrat, qui sers l'√Čtat toute la journ√©e, j'ai besoin le soir d'une femme; et l'√Čglise n'a pas le droit de me priver d'un bien que Dieu m'accorde. Les ap√ītres √©taient mari√©s, Joseph √©tait mari√©, et je veux l'√™tre. Si moi Alsacien je d√©pends d'un pr√™tre qui demeure √† Rome, si ce pr√™tre a la barbare puissance de me priver d'une femme, qu'il me fasse eunuque pour chanter des miserere dans sa chapelle.
M√ČMOIRE POUR LES FEMMES.
    L'équité demande qu'après avoir rapporté ce Mémoire en faveur des maris, nous mettions aussi sous les yeux du public le plaidoyer en faveur des mariées, présenté à la junte du Portugal par une comtesse d'Arcira. En voici la substance:
¬†¬†¬†¬†L'√Čvangile a d√©fendu l'adult√®re √† mon mari tout comme √† moi; il sera damn√© comme moi, rien n'est plus av√©r√©. Lorsqu'il m'a fait vingt infid√©lit√©s, qu'il a donn√© mon collier √† une de mes rivales, et mes boucles d'oreilles √† une autre, je n'ai point demand√© aux juges qu'on le f√ģt raser, qu'on l'enferm√Ęt chez des moines, et qu'on me donn√Ęt son bien. Et moi, pour l'avoir imit√© une seule fois, pour avoir fait avec le plus beau jeune homme de Lisbonne ce qu'il fait tous les jours impun√©ment avec les plus sottes guenons de la cour et de la ville, il faut que je r√©ponde sur la sellette devant des licenci√©s, dont chacun serait √† mes pieds si nous √©tions t√™te √† t√™te dans mon cabinet; il faut que l'huissier me coupe √† l'audience mes cheveux, qui sont les plus beaux du monde; qu'on m'enferme chez des religieuses qui n'ont pas le sens commun, qu'on me prive de ma dot et de mes conventions matrimoniales, qu'on donne tout mon bien √† mon fat de mari pour l'aider √† s√©duire d'autres femmes et √† commettre de nouveaux adult√®res.
    Je demande si la chose est juste, et s'il n'est pas évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois.
¬†¬†¬†¬†On r√©pond √† mes plaintes que je suis trop heureuse de n'√™tre pas lapid√©e √† la porte de la ville par les chanoines, les habitu√©s de paroisse, et tout le peuple. C'est ainsi qu'on en usait chez la premi√®re nation de la terre, la nation choisie, la nation ch√©rie, la seule qui e√Ľt raison quand toutes les autres avaient tort.
¬†¬†¬†¬†Je r√©ponds √† ces barbares que lorsque la pauvre femme adult√®re fut pr√©sent√©e par ses accusateurs au ma√ģtre de l'ancienne et de la nouvelle loi, il ne la fit point lapider; qu'au contraire il leur reprocha leur injustice, qu'il se moqua d'eux en √©crivant sur la terre avec le doigt, qu'il leur cita l'ancien proverbe h√©bra√Įque: " Que celui de vous qui est sans p√©ch√© jette la premi√®re pierre "; qu'alors ils se retir√®rent tous, les plus vieux fuyant les premiers, parce que plus ils avaient d'√Ęge, plus ils avaient commis d'adult√®res.
¬†¬†¬†¬†Les docteurs en droit canon me r√©pliquent que cette histoire de la femme adult√®re n'est racont√©e que dans l'√Čvangile de saint Jean, qu'elle n'y a √©t√© ins√©r√©e qu'apr√®s coup. Leontius, Maldonat, assurent qu'elle ne se trouve que dans un seul ancien exemplaire grec; qu'aucun des vingt-trois premiers commentateurs n'en a parl√©. Orig√®ne, saint J√©r√īme, saint Jean-Chrysost√īme, Th√©ophilacte, Nonnus, ne la connaissent point. Elle ne se trouve point dans la Bible syriaque, elle n'est point dans la version d'Ulphilas.
    Voilà ce que disent les avocats de mon mari, qui voudraient non seulement me faire raser, mais me faire lapider.
¬†¬†¬†¬†Mais les avocats qui ont plaid√© pour moi disent qu'Ammonius, auteur du troisi√®me si√®cle, a reconnu cette histoire pour v√©ritable, et que si saint J√©r√īme la rejette dans quelques endroits, il l'adopte dans d'autres; qu'en un mot, elle est authentique aujourd'hui. Je pars de l√†, et je dis √† mon mari: Si vous √™tes sans p√©ch√©, rasez-moi, enfermez-moi, prenez mon bien; mais si vous avez fait plus de p√©ch√©s que moi, c'est √† moi de vous raser, de vous faire enfermer, et de m'emparer de votre fortune. En fait de justice, les choses doivent √™tre √©gales.
    Mon mari réplique qu'il est mon supérieur et mon chef, qu'il est plus haut que moi de plus d'un pouce, qu'il est velu comme un ours; que par conséquent je lui dois tout, et qu'il ne me doit rien.
    Mais je demande si la reine Anne d'Angletere n'est pas le chef de son mari ? si son mari le prince de Danemarck, qui est son grand-amiral, ne lui doit pas une obéissance entière ? et si elle ne le ferait pas condamner à la cour des pairs en cas d'infidélité de la part du petit homme ? Il est donc clair que si les femmes ne font pas punir les hommes, c'est quand elles ne sont pas les plus fortes.
SUITE DU CHAPITRE SUR L'ADULT√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Pour juger valablement un proc√®s d'adult√®re, il faudrait que douze hommes et douze femmes fussent les juges, avec un hermaphrodite qui e√Ľt la voix pr√©pond√©rante en cas de partage.
    Mais il est des cas singuliers sur lesquels la raillerie ne peut avoir de prise, et dont il ne nous appartient pas de juger. Telle est l'aventure que rapporte saint Augustin dans son sermon de la prédication de Jésus-Christ sur la montagne.
    Septimius Acyndinus, proconsul de Syrie, fait emprisonner dans Antioche un chrétien qui n'avait pu payer au fisc une livre d'or, à laquelle il était taxé, et le menace de la mort s'il ne paie. Un homme riche promet les deux marcs à la femme de ce malheureux, si elle veut consentir à ses désirs. La femme court en instruire son mari; il la supplie de lui sauver la vie aux dépens des droits qu'il a sur elle, et qu'il lui abandonne. Elle obéit: mais l'homme qui lui doit deux marcs d'or, la trompe en lui donnant un sac plein de terre. Le mari, qui ne peut payer le fisc, va être conduit à la mort. Le proconsul apprend cette infamie; il paie lui-même la livre d'or au fisc de ses propres deniers, et il donne aux deux époux chrétiens le domaine dont a été tirée la terre qui a rempli le sac de la femme.
    Il est certain que loin d'outrager son mari, elle a été docile à ses volontés; non seulement elle a obéi, mais elle lui a sauvé la vie. Saint Augustin n'ose décider si elle est coupable ou vertueuse, il craint de la condamner.
    Ce qui est, à mon avis, assez singulier, c'est que Bayle prétend être plus sévère que saint Augustin. Il condamne hardiment cette pauvre femme. Cela serait inconcevable, si on ne savait à quel point presque tous les écrivains ont permis à leur plume de démentir leur coeur, avec quelle facilité on sacrifie son propre sentiment à la crainte d'effaroucher quelque pédant qui peut nuire, combien on est peu d'accord avec soi-même.
    Le matin rigoriste, et le soir libertin,
¬†¬†¬†¬†L'√©crivain qui d'√Čph√®se excusa la matrone,
¬†¬†¬†¬†Rench√©rit tant√īt sur P√©trone,
¬†¬†¬†¬†Et tant√īt sur saint Augustin.
R√ČFLEXION D'UN P√ąRE DE FAMILLE.
¬†¬†¬†¬†N'ajoutons qu'un petit mot sur l'√©ducation contradictoire que nous donnons √† nos filles. Nous les √©levons dans le d√©sir immod√©r√© de plaire, nous leur en dictons des le√ßons: la nature y travaillait bien sans nous; mais on y ajoute tous les raffinements de l'art. Quand elles sont parfaitement styl√©es, nous les punissons si elles mettent en pratique l'art que nous avons cru leur enseigner. Que diriez-vous d'un ma√ģtre √† danser qui aurait appris son m√©tier √† un √©colier pendant dix ans, et qui voudrait lui casser les jambes parce qu'il l'a trouv√© dansant avec un autre ?
    Ne pourrait-on pas ajouter cet article à celui des contradictions ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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