BIEN (MAL)

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BIEN (MAL)
Du bien et du mal, physique et moral.
¬†¬†¬†¬†Voici une question des plus difficiles et des plus importantes. Il s'agit de toute la vie humaine. Il serait bien plus important de trouver un rem√®de √† nos maux, mais il n'y en a point, et nous sommes r√©duits √† rechercher tristement leur origine. C'est sur cette origine qu'on dispute depuis Zoroastre, et qu'on , selon les apparences, disput√© avant lui. C'est pour expliquer ce m√©lange de bien et de mal qu'on a imagin√© les deux principes, Oromase, l'auteur de la lumi√®re, et Arimane, l'auteur des t√©n√®bres; la bo√ģte de Pandore, les deux tonneaux de Jupiter, la pomme mang√©e par √®ve, et tant d'autres syst√®mes. Le premier des dialecticiens, non pas le premier des philosophes, l'illustre Bayle, a fait assez voir comment il est difficile aux chr√©tiens qui admettent un seul Dieu, bon et juste, de r√©pondre aux objections des manich√©ens qui reconnaissaient deux dieux, dont l'un est bon, et l'autre m√©chant.
¬†¬†¬†¬†Le fond du syst√®me des manich√©ens, tout ancien qu'il est, n'en √©tait pas plus raisonnable. Il faudrait avoir √©tabli des lemmes g√©om√©triques pour oser en venir √† ce th√©or√®me: " Il y a deux √™tres n√©cessaires, tous deux supr√™mes, tous deux infinis, tous deux √©galement puissants, tous deux s'√©tant fait la guerre, et s'accordant enfin pour verser sur cette petite plan√®te, l'un tous les tr√©sors de sa b√©n√©ficence, et l'autre tout l'ab√ģme de sa malice. " En vain, par cette hypoth√®se, expliquent-ils la cause du bien et du mal; la fable de Prom√©th√©e l'explique encore mieux; mais toute hypoth√®se qui ne sert qu'√† rendre raison des choses, et qui n'est pas d'ailleurs fond√©e sur des principes certains, doit √™tre rejet√©e.
    Les docteurs chrétiens (en faisant abstraction de la révélation qui fait tout croire) n'expliquent pas mieux l'origine du bien et du mal que les sectateurs de Zoroastre.
¬†¬†¬†¬†D√®s qu'ils disent: Dieu est un p√®re tendre, Dieu est un roi juste; d√®s qu'ils ajoutent l'id√©e de l'infini √† cet amour, √† cette bont√©, √† cette justice humaine qu'ils connaissent, ils tombent bient√īt dans la plus horrible des contradictions. Comment ce souverain qui a la pl√©nitude infinie de cette justice que nous connaissons; comment un p√®re qui a une tendresse infinie pour ses enfants; comment cet √™tre infiniment puissant a-t-il pu former des cr√©atures √† son image, pour les faire l'instant d'apr√®s tenter par un √™tre malin, pour les faire succomber, pour faire mourir ceux qu'il avait cr√©√©s immortels, pour inonder leur post√©rit√© de malheurs et de crimes ? On ne parle pas ici d'une contradiction qui para√ģt encore bien plus r√©voltante √† notre faible raison. Comment Dieu rachetant ensuite le genre humain par la mort de son fils unique, ou plut√īt, comment Dieu lui-m√™me fait homme, et mourant pour les hommes, livre-t-il √† l'horreur des tortures √©ternelles presque tout ce genre humain pour lequel il est mort ? Certes, √† ne regarder ce syst√®me qu'en philosophe (sans le secours de la foi), il est monstrueux, il est abominable. Il fait de Dieu ou la malice m√™me, et la malice infinie, qui a fait des √™tres pensants pour les rendre √©ternellement malheureux, ou l'impuissance et l'imb√©cillit√© m√™me, qui n'a pu ni pr√©voir ni emp√™cher les malheurs de ses cr√©atures. Mais il n'est pas question dans cet article du malheur √©ternel; il ne s'agit que des biens et des maux que nous √©prouvons dans cette vie. Aucun des docteurs de tant d'√Čglises qui se combattent tous sur cet article n'a pu persuader aucun sage.
    On ne conçoit pas comment Bayle, qui maniait avec tant de force et de finesse les armes de la dialectique, s'est contenté de faire argumenter un manichéen, un calviniste, un moliniste, un socinien; que n'a-t-il fait parler un homme raisonnable ? que Bayle n'a-t-il parlé lui-même ? il aurait dit bien mieux que nous ce que nous allons hasarder.
¬†¬†¬†¬†Un p√®re qui tue ses enfants est un monstre; un roi qui fait tomber dans le pi√©ge ses sujets pour avoir un pr√©texte de les livrer √† des supplices, est un tyran ex√©crable. Si vous concevez dans Dieu la m√™me bont√© que vous exigez d'un p√®re, la m√™me justice que vous exigez d'un roi, plus de ressource pour disculper Dieu: et en lui donnant une sagesse et une bont√© infinies, vous le rendez infiniment odieux; vous faites souhaiter qu'il n'existe pas, vous donnez des armes √† l'ath√©e, et l'ath√©e sera toujours en droit de vous dire: Il vaut mieux ne point reconna√ģtre de Divinit√© que de lui imputer pr√©cis√©ment ce que vous puniriez dans les hommes.
    Commençons donc par dire: Ce n'est pas à nous à donner à Dieu les attributs humains, ce n'est pas à nous à faire Dieu à notre image. Justice humaine, bonté humaine, sagesse humaine, rien de tout cela ne lui peut convenir. On a beau étendre à l'infini ces qualités, ce ne seront jamais que des qualités humaines dont nous reculons les bornes; c'est comme si nous donnions à Dieu la solidité infinie, le mouvement infini, la rondeur, la divisibilité infinie. Ces attributs ne peuvent être les siens.
    La philosophie nous apprend que cet univers doit avoir été arrangé par un être incompréhensible, éternel, existant par sa nature; mais, encore une fois, la philosophie ne nous apprend pas les attributs de cette nature. Nous savons ce qu'il n'est pas, et non ce qu'il est.
    Point de bien ni de mal pour Dieu, ni en physique ni en moral.
¬†¬†¬†¬†Qu'est-ce que le mal physique ? De tous les maux le plus grand sans doute est la mort. Voyons s'il √©tait possible que l'homme e√Ľt √©t√© immortel.
¬†¬†¬†¬†Pour qu'un corps tel que le n√ītre f√Ľt indissoluble, imp√©rissable, il faudrait qu'il ne f√Ľt point compos√© de parties; il faudrait qu'il ne naqu√ģt point, qu'il ne pr√ģt ni nourriture ni accroissement, qu'il ne p√Ľt √©prouver aucun changement. Qu'on examine toutes ces questions, que chaque lecteur peut √©tendre √† son gr√©, et l'on verra que la proposition de l'homme immortel est contradictoire.
¬†¬†¬†¬†Si notre corps organis√© √©tait immortel, celui des animaux le serait aussi: or, il est clair qu'en peu de temps le globe ne pourrait suffire √† nourrir tant d'animaux; ces √™tres immortels, qui ne subsistent qu'en renouvelant leur corps par la nourriture, p√©riraient donc faute de pouvoir se renouveler; tout cela est contradictoire. On en pourrait dire beaucoup davantage; mais tout lecteur vraiment philosophe verra que la mort √©tait n√©cessaire √† tout ce qui est n√©, que la mort ne peut √™tre ni une erreur de Dieu, ni un mal, ni une injustice, ni un ch√Ętiment de l'homme.
¬†¬†¬†¬†L'homme n√© pour mourir ne pouvait pas plus √™tre soustrait aux douleurs qu'√† la mort. Pour qu'une substance organis√©e et dou√©e de sentiment n'√©prouv√Ęt jamais de douleur, il faudrait que toutes les lois de la nature changeassent, que la mati√®re ne f√Ľt plus divisible, qu'il n'y e√Ľt plus ni pesanteur, ni action, ni force, qu'un rocher p√Ľt tomber sur un animal sans l'√©craser, que l'eau ne p√Ľt le suffoquer, que le feu ne p√Ľt le br√Ľler. L'homme impassible est donc aussi contradictoire que l'homme immortel.
    Ce sentiment de douleur était nécessaire pour nous avertir de nous conserver, et pour nous donner des plaisirs autant que le comportent les lois générales auxquelles tout est soumis.
¬†¬†¬†¬†Si nous n'√©prouvions pas la douleur, nous nous blesserions √† tout moment sans le sentir. Sans le commencement de la douleur nous ne ferions aucune fonction de la vie, nous ne la communiquerions pas, nous n'aurions aucun plaisir. La faim est un commencement de douleur qui nous avertit de prendre de la nourriture, l'ennui une douleur qui nous force √† nous occuper, l'amour un besoin qui devient douloureux quand il n'est pas satisfait. Tout d√©sir, en un mot, est un besoin, une douleur commenc√©e. La douleur est donc le premier ressort de toutes les actions des animaux. Tout animal dou√© de sentiment doit √™tre sujet √† la douleur si la mati√®re est divisible. La douleur √©tait donc aussi n√©cessaire que la mort. Elle ne peut donc √™tre ni une erreur de la Providence, ni une malice, ni une punition. Si nous n'avions vu souffrir que les brutes, nous n'accuserions pas la nature; si dans un √©tat impassible nous √©tions t√©moins de la mort lente et douloureuse des colombes sur lesquelles fond un √©pervier qui d√©vore √† loisir leurs entrailles, et qui ne fait que ce que nous faisons, nous serions loin de murmurer; mais de quel droit nos corps seront-ils moins sujets √† √™tre d√©chir√©s que ceux des brutes ? Est-ce parce que nous avons une intelligence sup√©rieure √† la leur ? Mais qu'a de commun ici l'intelligence avec une mati√®re divisible ? Quelques id√©es de plus ou de moins dans un cerveau doivent-elles, peuvent-elles emp√™cher que le feu ne nous br√Ľle, et qu'un rocher ne nous √©crase ?
    Le mal moral, sur lequel on a écrit tant de volumes, n'est au fond que le mal physique. Ce mal moral n'est qu'un sentiment douloureux qu'un être organisé cause à un autre être organisé. Les rapines, les outrages, etc., ne sont un mal qu'autant qu'ils en causent. Or, comme nous ne pouvons assurément faire aucun mal à Dieu, il est clair, par les lumières de la raison (indépendamment de la foi, qui est tout autre chose), qu'il n'y a point de mal moral par rapport à l'être suprême.
¬†¬†¬†¬†Comme le plus grand des maux physiques est la mort, le plus grand des maux en moral est assur√©ment la guerre: elle tra√ģne apr√®s elle tous les crimes; calomnies dans les d√©clarations, perfidies dans les trait√©s; la rapine, la d√©vastation, la douleur et la mort sous toutes les formes.
¬†¬†¬†¬†Tout cela est un mal physique pour l'homme, et n'est pas plus mal moral par rapport √† Dieu que la rage des chiens qui se mordent. C'est un lieu commun aussi faux que faible de dire qu'il n'y a que les hommes qui s'entr'√©gorgent; les loups, les chiens, les chats, les coqs, les cailles, etc., se battent entre eux, esp√®ce contre esp√®ce; les araign√©es de bois se d√©vorent les unes les autres: tous les m√Ęles se battent pour les femelles. Cette guerre est la suite des lois de la nature, des principes qui sont dans leur sang; tout est li√©, tout est n√©cessaire.
    La nature a donné à l'homme environ vingt-deux ans de vie l'un portant l'autre, c'est-à-dire que de mille enfants nés dans un mois, les uns étant morts au berceau, les autres ayant vécu jusqu'à trente ans, d'autres jusqu'à cinquante, quelques uns jusqu'à quatre-vingts, faites ensuite une règle de compagnie, vous trouverez environ vingt-deux ans pour chacun.
    Qu'importe à Dieu qu'on meure à la guerre, ou qu'on meure de la fièvre ? La guerre emporte moins de mortels que la petite-vérole. Le fléau de la guerre est passager, et celui de la petite-vérole règne toujours dans toute la terre à la suite de tant d'autres; et tous les fléaux sont tellement combinés, que la règle des vingt-deux ans de vie est toujours constante en général.
¬†¬†¬†¬†L'homme offense Dieu en tuant son prochain, dites-vous. Si cela est, les conducteurs des nations sont d'horribles criminels; car ils font √©gorger, en invoquant Dieu m√™me, une foule prodigieuse de leurs semblables, pour de vils int√©r√™ts qu'il vaudrait mieux abandonner. Mais comment offensent-ils Dieu ? (√† ne raisonner qu'en philosophe) comme les tigres et les crocodiles l'offensent; ce n'est pas Dieu assur√©ment qu'ils tourmentent, c'est leur prochain; ce n'est qu'envers l'homme que l'homme peut √™tre coupable. Un voleur de grand chemin ne saurait voler Dieu. Qu'importe √† l'√™tre √©ternel qu'un peu de m√©tal jaune soit entre les mains de J√©r√īme ou de Bonaventure ? Nous avons des d√©sirs n√©cessaires, des passions n√©cessaires, des lois n√©cessaires pour les r√©primer; et tandis que sur notre fourmili√®re nous nous disputons un brin de paille pour un jour, l'univers marche √† jamais par des lois √©ternelles et immuables, sous lesquelles est rang√© l'atome qu'on nomme la terre.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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