BEKKER

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BEKKER
BEKKER, Ou du Monde enchant√©, du diable, du livre d'√Čnoch, et des sorciers.
    Ce Balthazar Bekker, très bonhomme, grand ennemi de l'enfer éternel et du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros livre du Monde enchanté (1694, 4 volumes in 12).
    Un Jacques-George de Chaufepié, prétendu continuateur de Bayle, assure que Bekker apprit le grec à Groningue. Niceron a de bonnes raisons pour croire que ce fut à Franeker. On est fort en doute et fort en peine à la cour sur ce point d'histoire.
¬†¬†¬†¬†Le fait est que, du temps de Bekker, ministre du saint √Čvangile (comme on dit en Hollande), le diable avait encore un cr√©dit prodigieux chez les th√©ologiens de toutes les esp√®ces, au milieu du dix-septi√®me si√®cle, malgr√© Bayle et les bons esprits qui commen√ßaient √† √©clairer le monde. La sorcellerie, les possessions, et tout ce qui est attach√© √† cette belle th√©ologie, √©taient en vogue dans toute l'Europe, et avaient souvent des suites funestes.
¬†¬†¬†¬†Il n'y avait pas un si√®cle que le roi Jacques lui-m√™me, surnomm√© par Henri IV Ma√ģtre Jacques, ce grand ennemi de la communion romaine et du pouvoir papal, avait fait imprimer sa D√©monologie (quel livre pour un roi !); et dans cette D√©monologie, Jacques reconna√ģt des ensorcellements, des incubes, des succubes; il avoue le pouvoir du diable et du pape, qui, selon lui, a le droit de chasser Satan du corps des poss√©d√©s, tout comme les autres pr√™tres. Nous-m√™mes, nous malheureux Fran√ßais, qui nous vantons aujourd'hui d'avoir recouvr√© un peu de bon sens, dans quel horrible cloaque de barbarie stupide √©tions-nous plong√©s alors ! Il n'y avait pas un parlement, pas un pr√©sidial, qui ne f√Ľt occup√© √† juger des sorciers, point de grave jurisconsulte qui n'√©criv√ģt de savants m√©moires sur les possessions du diable. La France retentissait des tourments que les juges infligeaient dans les tortures √† de pauvres imb√©ciles √† qui on faisait accroire qu'elles avaient √©t√© au sabbat, et qu'on faisait mourir sans piti√© dans des supplices √©pouvantables. Catholiques et protestants √©taient √©galement infect√©s de cette absurde et horrible superstition, sous pr√©texte que dans un des √Čvangiles des chr√©tiens il est dit que des disciples furent envoy√©s pour chasser les diables. C'√©tait un devoir sacr√© de donner la question √† des filles, pour leur faire avouer qu'elles avaient couch√© avec Satan; que ce Satan s'en √©tait fait aimer sous la forme d'un bouc, qui avait sa verge au derri√®re. Toutes les particularit√©s des rendez-vous de ce bouc avec nos filles √©taient d√©taill√©es dans les proc√®s criminels de ces malheureuses. On finissait par les br√Ľler, soit qu'elles avouassent, soit qu'elles niassent; et la France n'√©tait qu'un vaste th√©√Ętre de carnages juridiques.
¬†¬†¬†¬†J'ai entre les mains un recueil de ces proc√©dures infernales, fait par un conseiller de grand'chambre du parlement de Bordeaux, nomm√© de Lancre, imprim√© en 1613, et adress√© √† monseigneur Silleri, chancelier de France, sans que monseigneur Silleri ait jamais pens√© √† √©clairer ces inf√Ęmes magistrats. Il e√Ľt fallu commencer par √©clairer le chancelier lui-m√™me. Qu'√©tait donc la France alors ? Une Saint-Barth√©lemi continuelle, depuis le massacre de Vassy jusqu'√† l'assassinat du mar√©chal d'Ancre et de son innocente √©pouse.
¬†¬†¬†¬†Croirait-on bien qu'√† Gen√®ve on fit br√Ľler en 1652, du temps de ce m√™me Bekker, une pauvre fille, nomm√©e Michelle Chaudron, √† qui on persuada qu'elle √©tait sorci√®re ?
    Voici la substance très exacte de ce que porte le procès-verbal de cette sottise affreuse, qui n'est pas le dernier monument de cette espèce:
¬†¬†¬†¬†" Michelle ayant rencontr√© le diable en sortant de la ville, le diable lui donna un baiser, re√ßut son hommage, et imprima sur sa l√®vre sup√©rieure et √† son t√©ton droit la marque qu'il a coutume d'appliquer √† toutes les personnes qu'il reconna√ģt pour ses favorites. Ce sceau du diable est un petit seing qui rend la peau insensible, comme l'affirment tous les jurisconsultes d√©monographes.
¬†¬†¬†¬†Le diable ordonna √† Michelle Chaudron d'ensorceler deux filles. Elle ob√©it √† son seigneur ponctuellement. Les parents des filles l'accus√®rent juridiquement de diablerie; les filles furent interrog√©es et confront√©es avec la coupable. Elles attest√®rent qu'elles sentaient continuellement une fourmili√®re dans certaines parties de leurs corps, et qu'elles √©taient poss√©d√©es. On appela les m√©decins, ou du moins ceux qui passaient alors pour m√©decins. Ils visit√®rent les filles; ils cherch√®rent sur le corps de Michelle le sceau du diable, que le proc√®s-verbal appelle les marques sataniques. Ils y enfonc√®rent une longue aiguille, ce qui √©tait d√©j√† une torture douloureuse. Il en sortit du sang, et Michelle fit conna√ģtre par ses cris que les marques sataniques ne rendent point insensible. Les juges ne voyant pas de preuve compl√®te que Michelle Chaudron f√Ľt sorci√®re, lui firent donner la question, qui produit infailliblement ces preuves: cette malheureuse, c√©dant √† la violence des tourments, confessa enfin tout ce qu'on voulut.
¬†¬†¬†¬†Les m√©decins cherch√®rent encore la marque satanique. Ils la trouv√®rent √† un petit seing noir sur une de ses cuisses. Ils y enfonc√®rent l'aiguille; les tourments de la question avaient √©t√© si horribles, que cette pauvre cr√©ature expirante sentit √† peine l'aiguille; elle ne cria point: ainsi le crime fut av√©r√©; mais comme les moeurs commen√ßaient √† s'adoucir, elle ne fut br√Ľl√©e qu'apr√®s avoir √©t√© pendue et √©trangl√©e. "
¬†¬†¬†¬†Tous les tribunaux de l'Europe chr√©tienne retentissaient encore de pareils arr√™ts. Cette imb√©cillit√© barbare a dur√© si longtemps, que de nos jours, √† Vurtzbourg en Franconie , on a encore br√Ľl√© une sorci√®re en 1750: et quelle sorci√®re ! une jeune dame de qualit√©, abbesse d'un couvent; et c'est de nos jours, c'est sous l'empire de Marie-Th√©r√®se d'Autriche !
    De telles horreurs, dont l'Europe a été si longtemps pleine, déterminèrent le bon Bekker à combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait beaucoup, étant d'une laideur horrible; rien ne l'arrêta: il commença par nier absolument le pouvoir de Satan, et s'enhardit même jusqu'à soutenir qu'il n'existe pas. " S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait de la guerre que je lui fais. "
    Bekker ne raisonnait pas trop bien en disant que le diable le punirait s'il existait. Les ministres ses confrères prirent le parti de Satan, et déposèrent Bekker.
    Car l'hérétique excommunie aussi....
    Au nom de Dieu. Genève imite Rome,
    Comme le singe est copiste de l'homme.
¬†¬†¬†¬†Bekker entre en mati√®re d√®s le second tome. Selon lui, le serpent qui s√©duisit nos premiers parents n'√©tait point un diable, mais un vrai serpent; comme l'√Ęne de Balaam √©tait un √Ęne v√©ritable, et comme la baleine qui engloutit Jonas √©tait une baleine r√©elle. C'√©tait si bien un vrai serpent, que toute son esp√®ce, qui marchait auparavant sur ses pieds, fut condamn√©e √† ramper sur le ventre. Jamais ni serpent ni autre b√™te n'est appel√©e Satan, ou Belz√©buth, ou diable, dans le Pentateuque. Jamais il n'y est question de Satan.
¬†¬†¬†¬†Le Hollandais destructeur de Satan admet √† la v√©rit√© des anges; mais en m√™me temps il assure qu'on ne peut prouver par la raison qu'il y en ait: Et s'il y en a, dit-il dans son chapitre huiti√®me du tome second, " il est difficile de dire ce que c'est. L'√Čcriture ne nous dit jamais ce que c'est, en tant que cela concerne la nature, ou en quoi consiste l'√™tre d'un esprit.... La Bible n'est pas faite pour les anges, mais pour les hommes. J√©sus n'a pas √©t√© fait ange pour nous, mais homme. "
¬†¬†¬†¬†Si Bekker a tant de scrupule sur les anges, il n'est pas √©tonnant qu'il en ait sur les diables; et c'est une chose assez plaisante de voir toutes les contorsions o√Ļ il met son esprit pour se pr√©valoir des textes qui lui semblent favorables, et pour √©luder ceux qui lui sont contraires.
    Il fait tout ce qu'il peut pour prouver que le diable n'eut aucune part aux afflictions de Job, et en cela il est plus prolixe que les amis mêmes de ce saint homme.
    Il y a grande apparence qu'on ne le condamna que par le dépit d'avoir perdu son temps à le lire; et je suis persuadé que si le diable lui-même avait été forcé de lire le Monde enchanté de Bekker, il n'aurait jamais pu lui pardonner de l'avoir si prodigieusement ennuyé.
    Un des plus grands embarras de ce théologien hollandais est d'expliquer ces paroles: " Jésus fut transporté par l'esprit au désert pour être tenté par le diable, par le Knath-bull. " Il n'y a point de texte plus formel. Un théologien peut écrire contre Belzébuth tant qu'il voudra; mais il faut de nécessité qu'il l'admette, après quoi il expliquera les textes difficiles comme il pourra.
    Que si on veut savoir précisément ce que c'est que le diable, il faut s'en informer chez le jésuite Schotus; personne n'en a parlé plus au long: c'est bien pis que Bekker.
¬†¬†¬†¬†En ne consultant que l'histoire, l'ancienne origine du diable est dans la doctrine des Perses: Hariman ou Arimane, le mauvais principe, corrompt tout ce que le bon principe a fait de salutaire. Chez les √Čgyptiens, Typhon fait tout le mal qu'il peut, tandis qu'Oshireth, que nous nommons Osiris, fait, avec Isheth ou Isis, tout le bien dont il est capable.
¬†¬†¬†¬†Avant les √Čgyptiens et les Perses , Moizazor chez les Indiens s'√©tait r√©volt√© contre Dieu, et √©tait devenu le diable; mais enfin Dieu lui avait pardonn√©. Si Bekker et les sociniens avaient su cette anecdote de la chute des anges indiens et de leur r√©tablissement, ils en auraient bien profit√© pour soutenir leur opinion que l'enfer n'est pas perp√©tuel, et pour faire esp√©rer leur gr√Ęce aux damn√©s qui liront leurs livres.
    On est obligé d'avouer que les Juifs n'ont jamais parlé de la chute des anges dans l'ancien Testament; mais il en est question dans le nouveau.
¬†¬†¬†¬†On attribua, vers le temps de l'√©tablissement du christianisme, un livre √† √Čnoch, septi√®me homme apr√®s Adam, concernant le diable et ses associ√©s. √Čnoch dit que le chef des anges rebelles √©tait Semiazas; qu'Araciel, Atarcuph, Sampsich, √©taient ses lieutenants; que les capitaines des anges fid√®les √©taient Raphael, Gabriel, Uriel, etc.: mais il ne dit point que la guerre se f√ģt dans le ciel; au contraire, on se battit sur une montagne de la terre, et ce fut pour des filles. Saint Jude cite ce livre dans son √Čp√ģtre: " Dieu a gard√©, dit-il, dans les t√©n√®bres, encha√ģn√©s jusqu'au jugement du grand jour, les anges qui ont d√©g√©n√©r√© de leur origine, et qui ont abandonn√© leur propre demeure. Malheur √† ceux qui ont suivi les traces de Ca√Įn, desquels √Čnoch, septi√®me homme apr√®s Adam, a proph√©tis√©. "
¬†¬†¬†¬†Saint Pierre, dans sa seconde √Čp√ģtre , fait allusion au livre d'√Čnoch, en s'exprimant ainsi: " Dieu n'a pas √©pargn√© les anges qui ont p√©ch√©; mais il les a jet√©s dans le Tartare avec des c√Ębles de fer. "
¬†¬†¬†¬†Il √©tait difficile que Bekker r√©sist√Ęt √† des passages si formels. Cependant il fut encore plus inflexible sur les diables que sur les anges: il ne se laissa point subjuguer par le livre d'√Čnoch, septi√®me homme apr√®s Adam; il soutint qu'il n'y avait pas plus de diables que de livre d'√Čnoch. Il dit que le diable √©tait une imitation de l'ancienne mythologie; que ce n'est qu'un r√©chauff√©, et que nous ne sommes que des plagiaires.
¬†¬†¬†¬†On peut demander aujourd'hui pourquoi nous appelons Lucifer l'esprit malin, que la traduction h√©bra√Įque et le livre attribu√© √† √Čnoch appellent Semiaxah, ou, si on veut, Semexiah ? C'est que nous entendons mieux le latin que l'h√©breu.
¬†¬†¬†¬†On a trouv√© dans Isa√Įe une parabole contre un roi de Babylone. Isa√Įe lui-m√™me l'appelle parabole. Il dit, dans son quatorzi√®me chapitre , au roi de Babylone: " A ta mort on a chant√© √† gorge d√©ploy√©e; les sapins se sont r√©jouis; tes commis ne viendront plus nous mettre √† la taille. Comment ta hautesse est-elle descendue au tombeau, malgr√© les sons de tes musettes ? comment es-tu couch√© avec les vers et la vermine ? comment es-tu tomb√©e du ciel, √©toile du matin, Helel ? toi qui pressais les nations, tu es abattue en terre ! "
¬†¬†¬†¬†On traduisit ce mot chald√©en h√©bra√Įs√©, Helel, par Lucifer. Cette √©toile du matin, cette √©toile de V√©nus fut donc le diable, Lucifer tomb√© du ciel, et pr√©cipit√© dans l'enfer. C'est ainsi que les opinions s'√©tablissent, et que souvent un seul mot, une seule syllabe mal entendus, une lettre chang√©e ou supprim√©e, ont √©t√© l'origine de la croyance de tout un peuple. Du mot Soract√© on a fait saint Oreste; du mot Rabboni on a fait saint Raboni, qui rabonnit les maris jaloux, ou qui les fait mourir dans l'ann√©e; de Semo sancus, on a fait saint Simon le magicien. Ces exemples sont innombrables.
¬†¬†¬†¬†Mais que le diable soit l'√©toile de V√©nus, ou le Semiaxah d'√Čnoch, ou le Satan des Babyloniens, ou le Moizazor des Indiens, ou le Typhon des √Čgyptiens, Bekker a raison de dire qu'il ne fallait pas lui attribuer une si √©norme puissance que celle dont nous l'avons cru rev√™tu jusqu'√† nos derniers temps. C'est trop que de lui avoir immol√© une femme de qualit√© de Vurtzbourg, Michelle Chaudron, le cur√© Gaufridi, la mar√©chale d'Ancre, et plus de cent mille sorciers en treize cents ann√©es dans les √©tats chr√©tiens. Si Balthazar Bekker s'en √©tait tenu √† rogner les ongles au diable, il aurait √©t√© tr√®s bien re√ßu; mais quand un cur√© veut an√©antir le diable, il perd sa cure.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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