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A
¬†¬†¬†¬†Nous aurons peu de questions √† faire sur cette premi√®re lettre de tous les alphabets. Cet article de l'Encyclop√©die, plus n√©cessaire qu'on ne croirait, est de C√©sar Dumarsais, qui n'√©tait bon grammairien que parce qu'il avait dans l'esprit une dialectique tr√®s profonde et tr√®s nette. La vraie philosophie tient √† tout, except√© √† la fortune. Ce sage qui √©tait pauvre, et dont l'√Čloge se trouve √† la t√™te du septi√®me volume de l'Encyclop√©die, fut pers√©cut√© par l'auteur de Marie √† la Coque qui √©tait riche; et sans les g√©n√©rosit√©s du comte de Lauraguais, il serait mort dans la plus extr√™me mis√®re. Saisissons cette occasion de dire que jamais la nation fran√ßaise ne s'est plus honor√©e que de nos jours par ces actions de v√©ritable grandeur faites sans ostentation. Nous avons vu plus d'un ministre d'√Čtat encourager les talents dans l'indigence et demander le secret. Colbert les r√©compensait, mais avec l'argent de l'√Čtat, Fouquet avec celui de la d√©pr√©dation. Ceux dont je parle ont donn√© de leur propre bien; et par l√† ils sont au-dessus de Fouquet, autant que par leur naissance, leurs dignit√©s, et leur g√©nie. Comme nous ne les nommons point, ils ne doivent pas se f√Ęcher. Que le lecteur pardonne cette digression qui commence notre ouvrage. Elle vaut mieux que ce que nous dirons sur la lettre A qui a √©t√© si bien trait√©e par feu M. Dumarsais, et par ceux qui ont joint leur travail au sien. Nous ne parlerons point des autres lettres, et nous renvoyons √† l'Encyclop√©die, qui dit tout ce qu'il faut sur cette mati√®re.
    On commence à substituer la lettre a à la lettre o dans français, française, anglais, anglaise, et dans tous les imparfaits, comme il employait, il octroyait, il ploierait , etc.; la raison n'en est-elle pas évidente ? ne faut-il pas écrire comme on parle autant qu'on le peut ? n'est-ce pas une contradiction d'écrire " oi " et de prononcer " ai " ? Nous disions autrefois je croyois, j'octroyois, j'employois, je ployois: lorsque enfin on adoucit ces sons barbares, on ne songea point à réformer les caractères, et le langage démentit continuellement l'écriture.
    Mais quand il fallut faire rimer en vers les " ois " qu'on prononçait " ais ", avec les " ois " qu'on prononçait " ois ", les auteurs furent bien embarrassés. Tout le monde, par exemple, disait français dans la conversation et dans les discours publics: mais comme la coutume vicieuse de rimer pour les yeux et non pas pour les oreilles s'était introduite parmi nous, les poètes se crurent obligés de faire rimer françois à lois, rois, exploits; et alors les mêmes académiciens qui venaient de prononcer français dans un discours oratoire, prononçaient françois dans les vers. On trouve dans une pièce de vers de Pierre Corneille, sur le passage du Rhin, assez peu connue:
    Quel spectacle d'effroi, grand Dieu ! si toutefois
    Quelque chose pouvoit effrayer des François.
    Le lecteur peut remarquer quel effet produiraient aujourd'hui ces vers, si l'on prononçait, comme sous François 1er, pouvait par un o; quelle cacophonie feraient effroi, toutefois, pouvoit, françois.
    Dans le temps que notre langue se perfectionnait le plus, Boileau disait:
    Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en françois
    Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
¬†¬†¬†¬†Aujourd'hui que tout le monde dit fran√ßais, ce vers de Boileau lui-m√™me para√ģtrait un peu allemand.
    Nous nous sommes enfin défaits de cette mauvaise habitude d'écrire le mot français comme on écrit saint François. Il faut du temps pour réformer la manière d'écrire tous ces autres mots dans lesquels les yeux trompent toujours les oreilles. Vous écrivez encore je croyois; et si vous prononciez je croyois, en faisant sentir les deux o, personne ne pourrait vous supporter. Pourquoi donc en ménageant nos oreilles ne ménagez-vous pas aussi nos yeux ? pourquoi n'écrivez-vous pas je croyais, puisque je croyois est absolument barbare ?
    Vous enseignez la langue française à un étranger; il est d'abord surpris que vous prononciez je croyais, j'octroyais, j'employais; il vous demande pourquoi vous adoucissez la prononciation de la dernière syllabe, et pourquoi vous n'adoucissez pas la précédente; pourquoi dans la conversation vous ne dites pas je crayais, j'emplayais, etc.
¬†¬†¬†¬†Vous lui r√©pondez, et vous devez lui r√©pondre, qu'il y a plus de gr√Ęce et de vari√©t√© √† faire succ√©der une diphthongue √† une autre. La derni√®re syllabe, lui dites-vous, dont le son reste dans l'oreille, doit √™tre plus agr√©able et plus m√©lodieuse que les autres; et c'est la vari√©t√© dans la prononciation de ces syllabes qui fait le charme de la prosodie.
    L'étranger vous répliquera: Vous deviez m'en avertir par l'écriture comme vous m'en avertissez dans la conversation. Ne voyez-vous pas que vous m'embarrassez beaucoup lorsque vous orthographiez d'une façon et que vous prononcez d'une autre ?
¬†¬†¬†¬†Les plus belles langues, sans contredit, sont celles o√Ļ les m√™mes syllabes portent toujours une prononciation uniforme: telle est la langue italienne. Elle n'est point h√©riss√©e de lettres qu'on est oblig√© de supprimer; c'est le grand vice de l'anglais et du fran√ßais. Qui croirait, par exemple, que ce mot anglais handkerchief se prononce ankicher ? et quel √©tranger imaginera que paon, Laon, se prononcent en fran√ßais pan et Lan ? Les Italiens se sont d√©faits de la lettre h au commencement des mots, parce qu'elle n'y a aucun son, et de la lettre x enti√®rement, parce qu'ils ne la prononcent plus: que ne les imitons-nous ? avons-nous oubli√© que l'√©criture est la peinture de la voix ?
¬†¬†¬†¬†Vous dites anglais, portugais, fran√ßais, mais vous dites danois, su√©dois; comment devinerai-je cette diff√©rence, si je n'apprends votre langue que dans vos livres ? Et pourquoi en pronon√ßant anglais et portugais, mettez-vous un o √† l'un et un a √† l'autre ? pourquoi n'avez-vous pas la mauvaise habitude d'√©crire portugois, comme vous avez la mauvaise habitude d'√©crire anglois ? En un mot, ne para√ģt-il pas √©vident que la meilleure m√©thode est d'√©crire toujours par a ce qu'on prononce par a ?
A.
    A, troisième personne au présent de l'indicatif du verbe avoir. C'est un défaut sans doute qu'un verbe ne soit qu'une seule lettre, et qu'on exprime il a raison, il a de l'esprit, comme on exprime il est à Paris, il est à Lyon.
    ".... Hodieque manent vestigia ruris. "
    HOR., l. II, ep. I, v. 160.
    Il a eu choquerait horriblement l'oreille, si on n'y était pas accoutumé: plusieurs écrivains se servent souvent de cette phrase, la différence qu'il y a; la distance qu'il y a entre eux; est-il rien de plus languissant à la fois et de plus rude ? n'est-il pas aisé d'éviter cette imperfection du langage, en disant simplement la distance, la différence entre eux ? à quoi bon ce qu'il et cet y a qui rendent le discours sec et diffus, et qui réunissent ainsi les plus grands défauts ?
    Ne faut-il pas surtout éviter le concours de deux a ? il va à Paris, il a Antoine en aversion. Trois et quatre a sont insupportables; il va à Amiens, et de là à Arques.
    La poésie française proscrit ce heurtement de voyelles.
¬†¬†¬†¬†Gardez qu'une voyelle, √† courir trop h√Ęt√©e,
    Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
¬†¬†¬†¬†Les Italiens ont √©t√© oblig√©s de se permettre cet achoppement de sons qui d√©truisent l'harmonie naturelle, ces hiatus, ces b√Ęillements que les Latins √©taient soigneux d'√©viter. P√©trarque ne fait nulle difficult√© de dire:
    " Movesi'l vecchierel canuto e bianco
    Del dolce loco, ov'ha sua età fornita. "
    PET., I, S. 14.
    L'Arioste a dit:
    " Non sa quel che sia Amor...
    Dovea fortuna alla cristiana fede....
    Tanto girò che venne a una riviera...
    Altra aventura al buon Rinaldo accadde... "
¬†¬†¬†¬†Cette malheureuse cacophonie est n√©cessaire en italien, parce que la plus grande partie des mots de cette langue se termine en a, e, i, o, u. Le latin, qui poss√®de une infinit√© de terminaisons, ne pouvait gu√®re admettre un pareil heurtement de voyelles, et la langue fran√ßaise est encore en cela plus circonspecte et plus s√©v√®re que le latin. Vous voyez tr√®s rarement dans Virgile une voyelle suivie d'un mot commen√ßant par une voyelle; ce n'est que dans un petit nombre d'occasions o√Ļ il faut exprimer quelque d√©sordre de l'esprit,
    " Arma amens capio... " (Aen. II, 314.)
    ou lorsque deux spondées peignent un lieu vaste et désert,
    " Et Neptuno Aegeo. " (Aen. III, 74.)
    Homère, il est vrai, ne s'assujettit pas à cette règle de l'harmonie qui rejette le concours des voyelles, et surtout des a; les finesses de l'art n'étaient pas encore connues de son temps, et Homère était au-dessus de ces finesses; mais ses vers les plus harmonieux sont ceux qui sont composés d'un assemblage heureux de voyelles et de consonnes. C'est ce que Boileau recommande dès le premier chant de l'Art poétique.
¬†¬†¬†¬†La lettre A chez presque toutes les nations devint une lettre sacr√©e, parce qu'elle √©tait la premi√®re: les √Čgyptiens joignirent cette superstition √† tant d'autres: de l√† vient que les Grecs d'Alexandrie l'appelaient hier'alpha; et comme om√©ga √©tait la derni√®re lettre, ces mots alpha et om√©ga signifi√®rent le compl√©ment de toutes choses. Ce fut l'origine de la cabale et de plus d'une myst√©rieuse d√©mence.
    Les lettres servaient de chiffres et de notes de musique; jugez quelle foule de connaissances secrètes cela produisit: a, b, c, d, e, f, g, étaient les sept cieux. L'harmonie des sphères célestes était composée des sept premières lettres, et un acrostiche rendait raison de tout dans la vénérable antiquité.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.


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