ASPHALTE
Lac Asphaltide, Sodome.
    Mot chaldéen qui signifie une espèce de bitume. Il y en a beaucoup dans le pays qu'arrose l'Euphrate; nos climats en produisent, mais de fort mauvais. Il y en a en Suisse: on en voulut couvrir le comble de deux pavillons élevés aux côtés d'une porte de Genève; cette couverture ne dura pas un an; la mine a été abandonnée; mais on peut garnir de ce bitume le fond des bassins d'eau, en le mêlant avec de la poix résine; peut-être un jour en fera-t-on un usage plus utile.
    Le véritable asphalte est celui qu'on tirait des environs de Babylone, et avec lequel on prétend que le feu grégeois fut composé.
    Plusieurs lacs sont remplis d'asphalte ou d'un bitume qui lui ressemble, de même qu'il y en a d'autres tout imprégnés de nitre. Il y a un grand lac de nitre dans le désert d'Égypte, qui s'étend depuis le lac Moeris jusqu'à l'entrée du Delta; et il n'a point d'autre nom que le lac de Nitre.
    Le lac Asphaltide, connu par le nom de Sodome, fut longtemps renommé pour son bitume; mais aujourd'hui les Turcs n'en font plus d'usage, soit que la mine, qui est sous les eaux, ait diminué, soit que la qualité s'en soit altérée, ou bien qu'il soit trop difficile de la tirer du fond de l'eau. Il s'en détache quelquefois des parties huileuses, et même de grosses masses qui surnagent; on les ramasse, on les mêle, et on les vend pour du baume de la Mecque. Il est peut-être aussi bon; car tous les baumes qu'on emploie pour les coupures sont aussi efficaces les uns que les autres, c'est-à-dire ne sont bons à rien par eux-mêmes. La nature n'attend pas l'application d'un baume pour fournir du sang et de la lymphe, et pour former une nouvelle chair qui répare celle qu'on a perdue par une plaie. Les baumes de la Mecque, de Judée et du Pérou, ne servent qu'à empêcher l'action de l'air, à couvrir la blessure, et non pas à la guérir; de l'huile ne produit pas de la peau.
    Flavius Josèphe, qui était du pays, dit que de son temps le lac de Sodome n'avait aucun poisson, et que l'eau en était si légère, que les corps les plus lourds ne pouvaient aller au fond. Il voulait dire apparemment si pesante au lieu de si légère. Il paraît qu'il n'en avait pas fait l'expérience. Il se peut, après tout, qu'une eau dormante, imprégnée de sels et de matières compactes, étant alors plus pesante qu'un corps de pareil volume, comme celui d'une bête ou d'un homme, les ait forcés de surnager. L'erreur de Josèphe consiste à donner une cause très fausse d'un phénomène qui peut être très vrai.
    Quant à la disette de poissons, elle est croyable. L'asphalte ne paraît pas propre à les nourrir: cependant il est vraisemblable que tout n'est pas asphalte dans ce lac, qui a vingt-trois ou vingt-quatre de nos lieues de long, et qui, en recevant à sa source les eaux du Jourdain, doit recevoir aussi les poissons de cette rivière; mais peut-être aussi le Jourdain n'en fournit pas, et peut-être ne s'en trouve-t-il que dans le lac supérieur de Tibériade.
    Josèphe ajoute que les arbres qui croissent sur les bords de la mer Morte portent des fruits de la plus belle apparence, mais qui s'en vont en poussière dès qu'on veut y porter la dent. Ceci n'est pas si probable, et pourrait faire croire que Josèphe n'a pas été sur le lieu même, ou qu'il a exagéré suivant sa coutume et celle de ses compatriotes. Rien ne semble devoir produire de plus beaux et de meilleurs fruits qu'un terrain sulfureux et salé, tel que celui de Naples, de Catane, et de Sodome.
    La sainte Écriture parle de cinq villes englouties par le feu du ciel. La physique en cette occasion rend témoignage à l'Ancien Testament; quoiqu'il n'ait pas besoin d'elle, et qu'ils ne soient pas toujours d'accord. On a des exemples de tremblements de terre, accompagnés de coups de tonnerre, qui ont détruit des villes plus considérables que Sodome et Gomorrhe.
    Mais la rivière du Jourdain ayant nécessairement son embouchure dans ce lac sans issue, cette mer Morte, semblable à la mer Caspienne, doit avoir existé tant qu'il y a eu un Jourdain; donc ces cinq villes ne peuvent jamais avoir été à la place où est ce lac de Sodome. Aussi l'Écriture ne dit point du tout que ce terrain fut changé en un lac; elle dit tout le contraire: " Dieu fit pleuvoir du soufre et du feu venant du ciel; et Abraham se levant matin regarda Sodome et Gomorrhe, et toute la terre d'alentour, et il ne vit que des cendres montant comme une fumée de fournaise. "
    Il faut donc que les cinq villes, Sodome, Gomorrhe, Séboin, Adama et Segor fussent situées sur le bord de la mer Morte. On demandera comment dans un désert aussi inhabitable qu'il l'est aujourd'hui, et où l'on ne trouve que quelques hordes de voleurs arabes, il pouvait y avoir cinq villes assez opulentes pour être plongées dans les délices, et même dans des plaisirs infâmes qui sont le dernier effet du raffinement de la débauche attachée à la richesse: on peut répondre que le pays alors était bien meilleur.
    D'autres critiques diront: Comment cinq villes pouvaient-elles subsister à l'extrémité d'un lac dont l'eau n'était pas potable avant leur ruine ? L'Écriture elle-même nous apprend que tout le terrain était asphalte avant l'embrasement de Sodome. " Il y avait, dit-elle , beaucoup de puits de bitume dans la vallée des bois, et les rois de Sodome et de Gomorrhe prirent la fuite, et tombèrent en cet endroit-là. "
    On fait encore une autre objection. Isaïe et Jérémie disent que Sodome et Gomorrhe ne seront jamais rebâties; mais Étienne le géographe parle de Sodome et de Gomorrhe sur le rivage de la mer Morte. On trouve dans l'Histoire des conciles des évêques de Sodome et de Segor.
    On peut répondre à cette critique, que Dieu mit dans ces villes rebâties des habitants moins coupables; car il n'y avait point alors d'évêques in partibus.
    Mais quelle eau, dira-t-on, put abreuver ces nouveaux habitants ? tous les puits sont saumâtres: on trouve l'asphalte et un sel corrosif, dès qu'on creuse la terre.
    On répondra que quelques Arabes y habitent encore, et qu'ils peuvent être habitués à boire de très mauvaise eau; que Sodome et Gomorrhe dans le Bas-Empire étaient de méchants hameaux, et qu'il y eut dans ce temps-là beaucoup d'évêques dont tout le diocèse consistait en un pauvre village. On peut dire encore que les colons de ces villages préparaient l'asphalte, et en faisaient un commerce utile.
    Ce désert aride et brûlant qui s'étend de Segor jusqu'au territoire de Jérusalem, produit du baume et des aromates, par la même raison qu'il fournit du naphte, du sel corrosif, et du soufre.
    On prétend que les pétrifications se font dans ce désert avec une rapidité surprenante. C'est ce qui rend très plausible, selon quelques physiciens, la pétrification d'Édith, femme de Loth.
    Mais il est dit que cette femme " ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel; " ce n'est donc pas une pétrification naturelle opérée par l'asphalte et le sel; c'est un miracle évident. Flavius Josèphe dit qu'il a vu cette statue. Saint Justin et saint Irénée en parlent comme d'un prodige qui subsistait encore de leur temps.
    On a regardé ces témoignages comme des fables ridicules. Cependant il est très naturel que quelques Juifs se fussent amusés à tailler un monceau d'asphalte en une figure grossière, et on aura dit: C'est la femme de Loth. J'ai vu des cuvettes d'asphalte très bien faites qui pourront longtemps subsister; mais il faut avouer que saint Irénée va un peu loin quand il dit: La femme de Loth resta dans le pays de Sodome non plus en chair corruptible, mais en statue de sel permanente, et montrant par ses parties naturelles les effets ordinaires: " Uxor remansit in Sodomis, jam non caro corruptibilis, sed statua salis semper manens, et per naturalia ea quae sunt consuetudinis hominis ostendens. "
    Saint Irénée ne semble pas s'exprimer avec toute la justesse d'un bon naturaliste, en disant: La femme de Loth n'est plus de la chair corruptible, mais elle a ses règles.
    Dans le Poème de Sodome, dont on dit Tertullien auteur, on s'exprime encore plus énergiquement:
    " Dicitur, et vivens alio sub corpore, sexus
    Mirifice solito dispungere sanguine menses. "
    C'est ce qu'un poète du temps de Henri II a traduit ainsi dans son style gaulois:
    La femme à Loth, quoique sel devenue,
    Est femme encor; car elle a sa menstrue.
    Les pays des aromates furent aussi le pays des fables. C'est vers les cantons de l'Arabie Pétrée, c'est dans ces déserts, que les anciens mythologistes prétendent que Myrrha, petite-fille d'une statue, s'enfuit après avoir couché avec son père, comme les filles de Loth avec le leur, et qu'elle fut métamorphosée en l'arbre qui porte la myrrhe. D'autres profonds mythologistes assurent qu'elle s'enfuit dans l'Arabie Heureuse, et cette opinion est aussi soutenable que l'autre.
    Quoi qu'il en soit, aucun de nos voyageurs ne s'est encore avisé d'examiner le terrain de Sodome, son asphalte, son sel, ses arbres et leurs fruits; de peser l'eau du lac, de l'analyser, de voir si les matières spécifiquement plus pesantes que l'eau ordinaire y surnagent, et de nous rendre un compte fidèle de l'histoire naturelle du pays. Nos pélerins de Jérusalem n'ont garde d'aller faire ces recherches: ce désert est devenu infesté par des Arabes vagabonds qui courent jusqu'à Damas, qui se retirent dans les cavernes des montagnes, et que l'autorité du bacha de Damas n'a pu encore réprimer. Ainsi les curieux sont fort peu instruits de tout ce qui concerne le lac Asphaltide.
    Il est bien triste pour les doctes que parmi tous les sodomistes que nous avons, il ne s'en soit pas trouvé un seul qui nous ait donné des notions de leur capitale.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • asphalte — ASPHALTE. subs. mas. Espèce de bitume solide, compact et dur, d un noir luisant comme la poix, dont on fait du ciment qui résiste à l eau. On le trouve nageant sur la surface de quelques eaux, telles que la mer morte, etc. Asphalte de Judée, de… …   Dictionnaire de l'Académie Française 1798

  • Asphalte — As phalte , n. [F. See {Asphalt}.] Asphaltic mastic or cement. See {Asphalt}, 2. [1913 Webster] …   The Collaborative International Dictionary of English

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  • ASPHALTE — s. m. Espèce de bitume solide, compacte, noir et luisant, que l on trouve à la surface de quelques lacs, et particulièrement sur la mer Morte ou lac Asphaltite, dans l ancienne Judée. Asphalte de Judée, de Suisse, etc. L asphalte entre dans… …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • asphalte — (a sfal t ) s. m. Bitume solide, sec, friable, inflammable, qui se trouve particulièrement sur les bords du lac Asphaltite ou mer Morte. ÉTYMOLOGIE    Provenç. asphalt ; espagn. et ital. asfalto ; du grec. SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE ASPHALTE,… …   Dictionnaire de la Langue Française d'Émile Littré

  • Asphalte —    1) Drame de Denis Amar, avec Carole Laure, Jean Yanne, Jean Pierre Marielle, Georges Wilson.   Pays: France   Date de sortie: 1980   Technique: couleurs   Durée: 1 h 40    Résumé    Un aller et retour Paris Montélimar pour une jeune femme à la …   Dictionnaire mondial des Films

  • asphalte — n. Artificial bitumen, having asphalt, roofing asphalt, asphaltic cement …   New dictionary of synonyms

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